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MÉMOIRES

POUR SERVIR

A L'HISTOIRE DE MON TEMPS

II

-IMPRIME CHEZ BONAVBNTURK ET DCCERSOIS, 55 QCAl DBS ACfil'STINS.

MÉMOIRES

POUR SERVIR A

L'HISTOIRE DE MON TEMPS

M. GUIZOÏ

TOME D E i: X I E M E

PAIUS

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS,

RUE VIVIENNK, 2 H I S.

i8.yj

Droits ic reproduction ei traduction réservés.

MÉMOIRES

POUR SERVIR

A L'HISTOIRE DE MON TEMPS

CHAPITRE IX

LA RÉVOLUTION DE 1830.

Mon arrivée à Paris. Je trouve la Révolution soudainement flagrante. Réunions de Députés chez MA[. Casimir Périer, Laffîtte, Bérard et Audry-Puyraveau. État des esprits dans ces réunions ; parmi le peuple et dans les rues. Les Dé- putés prennent séance au Palais-Bourbon et appellent le duc d'Orléans à Paris. Il accepte les fonctions de lieutenant gé- néral du royaume. Insignifiants et vains essais de négocia- tion entre Paris et Saint-Cloud. Le raccommodement avec Charles X était-il possible? La royauté du duc de Bordeaux avec la régence du duc d'Orléans était-elle possible? M. de La Fayette et ses hésitations.— M. le duc d'Orléans et les mo- tifs de sa détermination. Il n'y avait de choix qu'entre la mo- narchie nouvelle et la République. Emportement public Sentiment dominant parmi les royalistes. Empire de l'exem- ple de la Révolution de 1688 en Angleterre. Différences mé- connues entre les deux pays et les deux événements. Révi- sion de la Charte. Origine du parti de la résistance. -Fallait- il soumettre la royauté et la Charte nouvelles à la sanction populaire? Symptômes anarchiques. Prétentions républi- caines. — Faits divers qui déterminent ma ferme adhésion à la politique de résistance. Je deviens ministre de l'intérieur,

(26 juillet— Il août 1830.)

J^eiitre dans l'époque j'ai touché de près^ et avec quelque puissance, aux affaires de mon pays. Si j'étais

T. II. 1

2123021:

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sorti de l'arène comme un yaincu renversé et mis hors de combat par ses vainqueurs^ je ne tenterais pas de parler aujourd'hui des luttes que j'ai soutenues. Mais la catastrophe qui m'a- frappé et brisé a tout frajjpé et brisé autour de moi^, les rois comme leurs conseillers, mes adversaires comme moi-même. Acteurs de ce temps, nous sommes tous des vaincus du même jour, des naufragés de la même tempête. Je ne me flatte pas que les grands coups du sort, même les plus rudes, por- tent partout et soudain la lumière. Je crains que les idées, les passions et les intérêts avec lesquels j'ai été aux prises ne possèdent et n'agitent encore bien des cœurs. La nature humaine est aussi obstinée que lé- gère, et les partis ont des racines que les plus violentes secousses n'extirpent pas complètement. Pourtant j'ai la confiance que , dans les régions un peu hautes de la vie publique, le jour s'est levé assez grand et nous avons tous aujourd'hui l'esprit assez libre pour que nous puissions regarder dans le passé en ^ cher- chant les enseignements de l'expérience, non de nou- velles armes de guerre. C'est avec ce sentiment, et avec celui-là seul, que j'entreprends de retracer nos anciens combats. Je me promets d'être fidèle à mes amis, équi- table envers mes adversaires, et sévère pour moi- même. Si j'y réussis, mon travail ne s'achèvera peut- être pas sans quel([ue honneur pour mon nom et sans quel(iue utilité pour mon pays.

Je quittai Nîmes le23juillet J830, content des élections auxquelles j'avais concouru, des dispositions générales

LA RÉVOLUTION DE 1830. 3

que j'a^ ais trouvées^, et uniquement préoccupé de cher- cher comment il faudrait s'y prendre pour faire préva- loir dans les Chambres et accueillir en même temps parle Roi le vœu décidé, mais modéré et honnête, du pays. Ce fut seulement le 26 juillet, en passant à Pouilly, que j'eus, par le courrier de la malle, la première nou- velle des ordonnances. J'arrivai à Paris le 27, à cinq heures du matin, et je reçus à onze heures un billet de M. Casimir Péricr qui m'engageait à me rendre chez lui, quelques-uns de nos collègues devaient se réunir.

La lutte était à peine commencée, et déjà tout l'éta- blissement de la Restauration, institutions et personnes, était en visible et pressant péril. Quelques heures au- paravant, à quelques lieues de Paris, les ordonnances ne m'étaient pas môme connues, et, à côté de la résis- tance légale, je trouvai en arrivant l'insurrection révo- lutionnaire déchaînée. Les journaux, les tribunaux, les sociétés secrètes, les réunions de pairs et de députés, la garde nationale, la bourgeoisie et le peuple, les ban- quiers et les ouvriers, les salons et les rues, toutes les forces réglées ou déréglées de la société poussaient ou cédaient au mouvement. Le premier jour. Vive la Charte/ A bas les Mirdslres! Le second jour. Vive la liberté! A bas les Bourbons/ Vive la République ! Vive Napoléon lit La fermentation et la confusion crois- saient d'heure en heure. C'était, à l'occasion des ordon- nances de la veille, l'explosion de toutes les colères, de toutes les espérances, de tous les desseins et désirs politiques amassés depuis seize ans.

4 CHAPITRE IX.

Entre les maux dont notre pays et notre temps sont atteints, voici Tun des plus graves. Aucun trouble sé- rieux ne peut éclater dans quelque partie de l'édifice social qu'aussitôt l'édifice entier ne soit près de crouler; il y a comme une contagion de ruine qui se propage avec une effroyable rapidité. Les grandes agitations publiques, les grands excès du pouvoir ne sont pas des faits nouveaux dans le monde ; plus d'une fois les na- tions ont eu à lutter, non-seulement par les lois, mais par la force, pour maintenir ou recouvrer leurs droits. En Allemagne, en Espagne, en Angleterre avant le règne de Charles pr, en France jusque dans le xvii* siè- cle, les corps politiques et le peuple ont souvent résisté au roi, même par les armes, sans se croire en néces- sité ni en droit de changer la dynastie de leurs princes ou la forme de leur gouvernement. La résistance, l'in- surrection même avaient, soit dans l'état social, soit dans la conscience et le bon sens des hommes, leur iVein et leurs limites ; on ne jouait pas, à tout propos, le sort de la société tout entière. Aujourd'hui et parmi nous, de toutes les grandes luttes politiques on fait des questions de vie ou de mort; peuples et partis, dans leurs aveugles emportements, se précipitent tout à coup aux dernières extrémités; la résistance se trans- forme soudain en insurrection et l'insurrection en ré- volution. Tout orage devient le déluge.

Du 27 au 30 juillet, pendant que la lutte populaire éclatait çà et dans les rues, de jour en jour, d'heure «;n heure i)lus générale et plus ardente, je pris part à

LA RÉVOLUTION DE LS30. 5

toutes les réunions de députés qui se tinrent chez MM. Casimir Péricr, Laffitte, Bérard . Audry-Puyra- veau, sans autre but que de nous entendre sur la con- duite que nous avions à tenir, et sans autre concert (jue l'avis transmis des uns aux autres que nous nous trouverions à telle heure, chez tel d'entre nous. Selon les incidents de la journée et l'aspect des chances, ces réunions étaient très-inégalement empressées et nom- breuses. Dans la première, tenue le 27 chez M. Casimir Périer, j'avais été chargé, avec MM. Villemain etDupin, de rédiger, au nom des députés présents, une protef»- tation contre les ordonnances. Je la présentai et elle .fut adoptée le lendemain 28, dans deux réunions chez MM. Aadry-Puyraveau et Bérard, elle reçut, soit des membres présents, soit par autorisation pour les absents, soixante-trois signatures'. Mais le soir du même jour, m'étant de nouveau rendu, comme on en était convenu le matin, chez M. Audry-Puyraveau, nous ne nous trouvâmes plus que onze. La diversité des dispositions n'était pas moindre que celle des nom- bres. Les uns voulaient porter la résistance jusqu'à la dernière limite de l'ordre légal, mais pas plus loin. D'autres étaient résolus à un changement de dynastie, ne désirant, en fait de révolution, rien de plus, mais regardant celle-là comme aussi nécessaire que Tocca- sion leur en semblait favorable, et se flattant qu'on pourrait s'en tenir là, ou à pei* près. D'autres, plus

* Pièces historiques, n" I.

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révolutionnaires sans le savoir, se promettaient, dans les institutions et les lois, toutes sortes de réformes indéfinies, commandées, pensaient-ils, par l'intérêt et le vœu du peuple. D'autres enfin aspiraient décidément à la République, et considéraient comme un avorte- ment ou une déception toute autre issue de la lutte que le peuple soutenait au nom de la liberté. La gravité de la situation, la rapidité et l'incertitude de l'événement contenaient un peu ces dissidences; mais elles appa- raissaient dans les propositions, les discussions, les con- versations particulières; elles faisaient pressentir les di- visions qui se manifesteraient dès que les esprits et les passions seraient affranchis du pressant péril; elles dé- montraient la nécessité de mettre une prompte fin à la crise qui suspendait l'anarchie, mais qui évidemment ne la suspendrait pas longtemps.

Quand les regards se portaient hors de nos réunions et sur ce qui se passait dans les rues, l'urgence d'une solution apparaissait bien plus pressante encore. Le droit du pays violé et son honneur offensé, les senti- ments justes et généreux avaient d'abord soulevé le public et déterminé les premières résistances. Mais les ennemis de l'ordre établi, les cons[)iratears d'habitude, les sociétés secrètes, les révolutionnaires à toute fin, les rêveurs de toute espèce d'avenir s'étaient aussitôt jetés dans le mouvement et y devenaient d'heure en heure plus puissants et plus exigeants. Tantôt ils procla- maient bruyamment leurs desseins, ne tenant pas plus compte de nous, députés, que si nous n'existions pas ;

LA RÉVOLUTION DE 1830. 7

tantôt ils accouraient autour de nous, nous assiégeaient de leurs messages ou de leurs clameurs, et nous som- maient d'exécuter sans délai leurs volontés. Le 28 juillet au soir, pendant que nous étions réunis en très-petit nombre chez M. Audry-Puyraveau, dans un salon du rez-de-chaussée dont les fenêtres étaient ouvertes, des ouvriers, des jeunes gens, des enfants, des combattants de toute sorte entouraient la maison, remplissaient la cour, obstruaient les portes, nous purlaient par les fe- nêtres, prêts à nous défendre si, comme le bruit en cou- rait, des agents de police ou des soldats venaient nous arrêter, mais réclamant notre prompte adhésion à leurs instances de révolution, et discutant tout haut ce qu'ils " feraient si nous ne faisions pas sur-le-champ ce qu'ils voulaient de nous. Et ce n'était pas seulement dans les rues que l'esprit révolutionnaire se déployait ainsi en tous sens et à tout hasard; il prenait pied le 29 juillet dans le seul pouvoir actif du moment, dans la Commis- sion municipale établie h l'Hôtel-dc-Ville pour veiller, disait-on, aux intérêts de la cité: deux membres sur six se faisaient ses interprètes, M. Audry-Puyraveau et M. Mauguin, beau parleur audacieux, prétentieux, va- niteux, sans jugement comme sans scrupule, très-pro- pre, dans ces jours de perturbation générale, à échauf- fer les fous, à intimider les faibles et à entraîner les tadauds. Quelques esprits sensés et fermes, entre autres M. Casimir Périer et le général Sébastiani, essayaient de résister et se montraient résolus à ne pas devenir des révolutionnaires, même en faisant une révolution.

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Mais sans point d'appui fixe toute résistance est vaine, et ils n'en avaient aucun. Avec une rapidité incessam- ment croissante, le flot de l'anarcliie montait dans let^ régions hautes et se répandait à grand bruit dans les régions basses de la société.

Dans l'espoir de l'arrêter, quelques royalistes éclai- rés, le duc de Mortemart, MM. de Sémonville, d'Ar- gout, de VitroUes et de Sussy, tentèrent de faire donner au pays une satisfaction légale, et d'amener, entre la royauté inerte à Saint-Cloud et la révolution bouillonnante à Paris, quelque accommodement. Mais quand ils demandaient à voir le Roi, on leur oppo- sait l'iieure, l'étiquette, la consigne, le sommeil. Admis pourtant, ils trouvaient le Roi à la fois tran- quille et irrité, obstiné et hésitant. Ils parvenaient, après bien des efforts, à lui arracher le renvoi du cabi- net Pohgnac, le rappel des ordonnances et la nomina- tion du duc de Mortemart comme premier ministre. Mais cela convenu, le Roi traînait encore et faisait atten- dre au duc de Mortemart les signatures nécessair^îs. Il les lui donnait enfin, mais en y ajoutant de vive voix toute sorte de restrictions, et le duc de Mortemart, ma- lade et rongé de fièvre, repartait pour Paris sans avoir obtenu du dauphin le laissez-passer dont il avait besoin. Arrêté à chaque pas sur sa route, par les troupes royales aussi bien que par les gardiens volontaires des barri- cades, il n'arrivait pas jusqu'à la réunion des députés et ne réussissait qu'à grand' peine à leur faire parvenir, ainsi (ju'à la Commission municii)ale, i>ar l'entremiSL'

LA RÉVOLUTION DE 1«30. 9

de M. de Siissy, les ordonnances dont il était portenr. Nulle part ces concessions n'étaient accueillies ; au pa- lais Bourbon et à THôtel-de-Ville, on consentait à peine à en prendre connaissance; M. de La Fayette faisait acte de courage en'écrivant au duc de Mortemart pour lui en accuser réception; et deux hommes à cheval ayant dit tout haut sur le boulevard : « Tout est fini; la paix est conclue avec le Roi; c'est M. Casimir Périer qui a tout arrangé, » le général Gérard et M. Bérard, qui se trouvaient là, eurent peine à soustraire ces deux hommes à la colère de la foule, qui voulait les massa- crer. 11 n'y avait, à Saint-Cloud, ]ilus de pouvoir en état, je ne dis pas d'agir, mais seulement de parler au pays.

Ce fut au milieu de cette menaçante situation et pour y mettre un ferme que, sortant enfin de nos réunions sans caractère et sans but déterminé, nous nous ren- dîmes le 30 juillet au Palais-Bourbon, dans la salle de la Chambre des députés, invitant nos collègues absents à venir s'y joindre à nous et à relever le grand pouvoir public dont nous étions des membres épars. Les pairs présents à Paris se réunirent pareillement au palais du Luxembourg. Nous entrâmes en communication avec eux; et ce même jour, avant la fin de la matinée, infor- més que M. le duc d'Orléans, qui jusque-là s'était tenu éloigné, inactif et invisible, se montrait disposé à venir à Paris, nous adoptâmes la résolution conçue en ces termes :

« La réunion des députés actuellement à Paris a pensé qu'il était urgent de prier S. A. R. monseigneur le duc

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d "Orléans de se rendre dans la capitale pour y exercer les fonctions de lieutenant général du royaume, et de lui exprimer le vœu de conserver les couleurs nationales. Elle a, de plus, senti la nécessité de s'occuper sans re- lâche d'assurer à la France, dans la prochaine session des Chambres, toutes les garanties indispensables pour la pleine et entière exécution de la Charte.' »

Cette résolution, précise et pourtant encore réservée, fut à l'instant revêtue de quarante signatures ; quoiqu'ils eussent souhaité un autre vote et un autre langage, les membres les plus ardents de la réunion, MM. Eusèbe Salverte, de Corcelle, Benjamin-Constant, de Schonen, y donnèrent leur adhésion. Trois seulement des députés présents, MM. Villemain, Le Pelletier d'Aunay et Hély d'Oissel, considérant cet acte comme un pas décisif vers un changement de dynastie, ne se crurent pas en droit de s'y associer.

A ce point de la crise, c'eût été certainement un grand bien pour la France, et de sa part un grand acte d'intelligence comme de vertu politiques, que sa? rési- stance se renfermât dans les limites du droit monar- chique, et qu'elle ressaisît ses Mbertés sans renverser son gouvernement. On ne garantit jamais mieux le respect de ses propres droits qu'en respectant soi-même les droits qui les balancent, et quand on a besoin de la monarchie, il est plus sûr de la maintenir que d'avoir à la fonder. Mais il y a des sagesses difficiles, qu'on n'im-

1 Pièces Jiistoriques, II,

LA RÉVOLUTION DE 18Î0. 11

pose pas, à jour fixe, aux nations, et que la pesante main de Dieu, qui dispose des événements et des an- nées, peut seule leur inculquer. Partie du trône, une grande violation du droit avait réveillé et déchaîné tous les instincts ardents du peuple. Parmi les insurgés en armes, la méfiance et l'antipathie pour la maison de Bourhon étaient profondes. Les négociations tentées par le duc de Mortemart ne furent que des apparences vaines; malgré l'estime mutuelle des hommes et la courtoisie des paroles, la question d'un raccommode- ment avec la branche aînée de la famille royale ne fut pas un moment sérieusement considérée ni débat- tue. L'abdication du Roi et du Dauphin vint trop tard. La royauté de M. le duc de Bordeaux, avec M. le duc d'Orléans pour régent, qui eût été, non-seulement la soluti(jn constitutionnelle, mais la plus politique, pa- raissait, aux plus modérés, encore plus impossible que le raccommodement avec le Roi lui-même. A cette époque, ni le parti libéral, ni le parti royaliste n'eus- sent été assez sages, ni le régent assez fort pour con- duire et soutenir un gouvernement à ce point com- pliqué, divisé et agité, La résistance d'ailleurs se sentait légale dans son origine et se croyait assurée du succès si elle poussait jusqu'à une révolution. Les masses se livraient aux vieilles passions révolutionnaires , et les chefs cédaient à l'impulsion des masses. Ils tenaient pour certain qu'il n'y avait pas moyen de traiter sûre- ment avec Charles X, et que, pour occuper son trône, ils avaient sous la main un autre roi. Dans l'état des

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faits et des esprits, on n'avait à choisir qu'entre une monarchie nouvelle et la répubhque, entre M. le duc d'Orléans et M. de La Fayette : « Général, dit à ce der- nier son petit-gendre, M. de Rémusat, qui était allé le voir à l'Hôtel-de-Ville, si l'on fait une monarchie, le duc d'Orléans sera roi ; si l'on fait une république, vous serez président. Prenez-vous sur vous la responsabilité de la république ? »

M. de La Fayette avait l'air d'hésiter plutôt qu'il n'hé- sitait réellement. Noblement désintéressé quoique très- préoccupé de lui-même, et presque aussi inquiet de la responsabilité qu'amoureux de la popularité, il se com- plaisait à traiter pour le peuple et au nom du peuple, bien plus qu'il n'aspirait à le gouverner. Que la répu- blique, et la république présidée par lui, fût entrevue comme une chance possible, s'il la voulait; que la mo- narchie ne s'établît que de son aveu et à condition de ressemblera la républi(|ue ; cela suffisait à sa satisfac- tion, je ne veux pas dire à son ambition. M. de La Fayette n'avait pas d'ambition ; il voulait être le-patron populaire de M. le duc d'Orléans, non son rival.

Bien des gens ne me croiront guère, et pourtant je n'hésite pas à l'affirmer, M. le duc d'Orléans non plus n'était pas un ambitieux. Modéré et prudent, malgré l'activité de son esprit et la mobile vivacité de ses im- pressions, il prévoyait depuis longtemps la chance qui pouvait le porter au trône, mais sans la chercher, et plus enclin à la redouter qu'à latteiidre avec désir. Après les longues tristesses de l'émigration et la récente

LA RÉVOLUTION DE 1830. 13

épreuve des Cent- Jours, une pensée le préoccupait surtout : il ne voulait pas être de nouveau et néces- sairement enveloppé dans les fautes que pouvait com- mettre la branche aînée de sa maison et dans les conséquences que ces fautes devaient amener. Le 31 mai 1830, il donnait à son beau-frère, le roi de Naples, arrivé depuis peu de jours à Paris, une fête au Palais-Royal; le roi Charles X et toute la famille royale y assistaient; la magniticence était grande, la réunion brillante et très-animée : « Monseigneur, dit au duc d'Orléans, en pasfant près de lui, M. de Sal- vandy, ceci est une fête toute napolitaine ; nous dan- sons sur un volcan : Que le volcan y soit, lui ré- pondit le duc, je le crois comme vous; au moins la faute n'en est pas à moi; je n'aurai pas à me reprocher de n'avoir pas essayé d'ouvrir les yeux au Roi; mais que voulez- vous? rien n'est écouté. Dieu sait ils se- rojit dans six mois ! Mais je sais bien je serai. Dans tous les cas, ma famille et moi, nous resterons dans ce palais. Quelque danger qu'il puisse y avoir, je ne bou- gerai pas d'ici. Je ne séparerai pas mon sort et celui de mes enfants du sort de mon pays. C'est mon invariable résolution. » Cette résolution tint plus de place que tout autre dessein dans la conduite de M. le duc d'Orléans pendant tout le cours de la Restauration; il était égale- ment décidé à n'être ni conspirateur ni victime. Je lui étais alors complètement étranger; avant 1830, je ne l'avais vu que deux fois et en passant; je ne saurais ap- précier avec certitude les sentiments divers qui ont pu

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traverser alors son âme; mais après avoir eU;, pendant tant d'années, l'honneur de le servir, je demeure con- vaincu que, s'il eût dépendu de lui de consolider défi- nitivement la Restauration, il eût, sans hésiter, pour lui-même et pour sa famille comme pour la France, préféré la sécurité de cet avenir aux perspectives qu'une révolution nouvelle pouvait lui ouvrir.

Quand ces perspectives s'ouvrirent en effet devant lui, un autre sentiment influa puissamment sur sa con- duite. Cette patrie, dont il était résolu à ne plus se sépa- rer, était en grand danger, eif danger de tomber dans le chaos; le repos comme les libertés delà France, l'ordre au dedans comme la paix au dehors, tout était compro- mis ; nous n'avions devant nous que des orages et des ténèbres. Le dévouement à la patrie, le devoir envers la patrie ne sont certes pas des sentiments nouveaux et' que n'aient pas connus nos pères; il y a cependant, entre leurs idées et les nôtres, leurs dispositions et les nôtres à cet égard, une différence profonde. La fidélité envers les personnes, envers les supérieurs ou envers les égaux, était, dans l'ancienne société française, le principe et le sentiment dominant; ainsi l'avaient faite ses origines et ses institutions premières ; les liens per- sonnels étaient les liens sociaux. Dans le long cours de notre histoire, la civilisation s'est répandue; les classes diverses se sont rapprochées et assimilées; le nombre des hommes indépendants et influents s'est immensé- ment accru ; les individus sont sortis des groupes par- ticuliers auxquels ils appartenaient jadis pour entrer et

LA RÉVOLUTION DE 1830. 15

vivre dans une sphère générale; l'unité nationale s'est élevée au-dessus de Torganisation hiérarchique. L'État, la nation, la patrie, ces êtres collectifs et abstraits, sont devenus comme des êtres réels et vivants, objets de respect et d'alTection. Le devoir envers la potrie, le dé- vouement à la patrie ont pris, dans la plupart des âmes, un empire supérieur à celui des anciens dévouements, des anciens devoirs de fidélité envers les personnes. De nobles et désintéressés sentiments animaient égale- ment, sur les rives du Rhin, l'armée républicaine et l'armée de Condé dans leurs déplorables combats ; mais leur foi morale et politique différait de nature autant que d'objet : les uns souffraient et mouraient pour res- ter fidèles à leur Roi, à leur classe, à leur nom; les au- tres pour défendre et servir cette patrie, idée sans figure, nom commun à tous, de laquelle ils n'avaient reçu que l'honneur de naître dans son sein, et à la- quelle, par ce seul motif qu'elle était la France, ils croyaient se devoir tout entiers. La même transforma- tion s'était accomplie dans la vie civile; la préoccupa- tion des intérêts publics, des vœux publics, des périls publics, était devenue plus générale et plus forte que celle des relations et des affections individuelles. Ce fut par des causes profondes et sous l'empire de grands faits sociaux que, sans préméditation, par instinct, les deux partis s'appelèrent, en 1789, l'unie par(i royaliste, l'autre le parti patriote : dans l'un, le devoir et le dé- vouement envers le Roi, chef et représentant de la pa- trie, dans l'autre, le devoir et le dévouement direct

16 CHAPITRE IX.

envers la patrie elle-même, éiaicnt le principe, le lien, le sentiment dominant. Royaliste par situation, M. le duc d'Orléans, par les événements et par les influences au milieu desquelles il avait vécu, était devenu patriote. La patrie était gravement compromise. II pouvait, et lui seul pouvait la tirer de péril. Ce ne fut pas le seul, mais ce fut, à coup sûr, l'un des plus puissants motifs de sa détermination.

D est peu sensé et peu honorable de méconnaître, quand on n'en sent plus le pressant aiguillon, les vraies causes des événements. La nécessité, une nécessité qui pesait également sur tous, sur les royalistes comme sur les libéraux, sur M. le duc d'Orléans comme sur la France, la nécessité d'opter entre la nouvelle monar- chie et l'anarchie, telle fut, en 1830, pour les honnêtes gens et indépendamment du rôle qu'y jouèrent les pas- sions révolutionnaires, la cause déterminante du chan- gement de dynastie. Au moment de la crise, cette né- cessité était sentie par tout le monde, par les plus intimes amis du roi Charles X comme par les plus ardents esprits de l'opposition. Quelle autre force que le sentiment d'une situation si pressante eût pu décider l'adhésion si prompte de tant d'hommes honorables qui déploraient l'événement ? Comment expliquer au- trement les paroles prononcées, dans la Chambre des pairs, par le duc de Fitz-Jamcs, le duc de Mortemart, le marquis de Vérac, en prêtant serment au régime nouveau ' ? Que d'autres, i)ar attcclion ou par hon-

De ces paroles, je ne citerai ici que celles de M. le duc de

LA RÉVOLUTION DE 1830. 17

neur, se retirassent de la \ie publique, leur retraite, aussi inactive que libre, constatait elle-même le grand et vrai caractère de l'événement qui s'accomplissait ; une même conviction dominait, ce jour-là, tous les hommes sérieux; par la monarchie seule la France pouvait échapper à l'abîme entr'ouvert, et une seule

Fitz-James dans la séance de laChambredesPairs du 10 aoûtl830, empreintes d'une loyauté et d'un patriotisme également sincères et tristes.

« A peine absent de France depuis quelques jours, pour un voyage de courte durée, j'apprends tout à coup qu'un eiFroyable coup de tonnerre a éclaté sur la France, et que la famille des rois a disparu dans la tempête. Le bruit du canon qui proclamait un nouveau roi semblait m'attendre hier à mon entrée dans la capitale, et dès aujourd'hui je suis appelé à cette Chambre pour y prêter un nouveau serment.

« Je-ne me suis jamais fait un jeu de ma parole, et pour moi la religion du serment fut toujours sacrée. Je n'avais jamais prêté que deux serments dans ma vie : le premier à Louis XVI, de sainte mémoire, presque au sortir de mon enfance , le second, en 1814, à la Charte constitutionnelle, dont les principes étaient depuis longtemps entrés dans mon cœur, et que je vis avec transport devenir la loi de la France. Je porte le défi à tout être vivant de pouvoir m'accuser d'avoir été infidèle à ces deux ser- ments : vous me rendrez peut-être la justice de convenir que, dans cette Chambre, je n'ai jamais émis devant vous une opinion qui ne fût motivée sur le texte même de la Charte^ et j'atteste sur l'honneur que, depuis seize ans, mon cœur n'enferma jamais une pensée qui n'y fût conforme. Éprouvé par le malheur pres- que dès mon entrée dans la vie, j'appris de bonne heure dans l'adversité à me soumettre aux décrets de la Providence, et à me roidir contre les orages. On sait depuis longtemps dans ma famille ce que c'est que de rester fidèle à des causes désespérées : et, à cet égard, nous n'en sommes pas à notre début.

« Sans doute je pleure et je pleurerai toujours sur le sort de Charles X. Longtemps honoré de ses bontés, personne plus que moi ne sut connaître toutes les vertus de son cœur; et même,

T. Il, - 2

18 CHAPITRE IX.

monarchie était possible. Son établissement fnt pour tout le monde une délivrance : « Moi aussi je suis des victorieux, me dit M. Royer-Collard, triste parmi les victorieux. »

Je ne veux, en ce qui me touche, rien taire des vé- rités que le temps m'a apprises. En présence de cette

lorsque, trompé par des ministres imbéciles, encore plus que perfides, lorsque, trop vainement^ hélas ! je cherchais à lui faire entendre la vérité que l'on mettait un soin si criminel à lui dé- guiser, j'atteste encore, j'attesterai toujours ne lui avoir jamais enlendu .exprimer que des vœux pour le bonheur des Français et la prospérité de la France. Cette justice, mon devoir est de la lui rendre; ces sentiments, qui vivront à jamais dans mon cœur, et qui m'étoufFeraient si je ne leur donnais un libre cours^ j'aime à les répandre devant vous, et je plains celui qui s'en offenserait.

« Oui, jusqu'au dernier souffle de ma vie, tant qu'une goutte de sang fera battre mon cœur, jusque sur l'échafaud, si jamais je dois y porter ma tète, je confesserai à haute voix mon amour et mon respect pour mon vieux maître. Je proclamerai ses vertus, je dirai qu'il ne méritait pas son sort, et que les Français, qui ne l'ont pas connu, ont été injustes envers lui.

« Mais en ce moment, moi-même je ne suis que Français, et, dans la crise il se trouve, je me dois tout à fait à mon pays.

« Cette grande considération du salut de la France est sans doute la seule qui ait pu porter tant d'esprits sages à promulguer avec une telle précipitation les actes qui, depuis six jours, ont décidé du destin de la France. Tout était consommé, et, voyant l'anarchie prête à nous ressaisir et à nous dévorer, traînant à sa suite le despotisme et l'invasion étrangère, ils se seront dit : Mettons-nous même au-dessus des lois et des principes, pour sauver la patrie. De tels motifs ne pouvaient me trouver sourd à leur influence. C'est à eux seuls que je sacrifie tous les senti- ments qui, depuis cinquante ans, m'attachaient à la vie. Ce sont eux qui, agissant sur moi avec une violence irrésistible, m'ou- vrent la bouche pour prononcer le serment que l'on exige do moi. »

LA RÉVOLUTION DE 1830. 19

nécessité certaine^ impérieuse^ nous fûmes bien prompts à y croire et à la saisir. C'est Tun des pins grands mé- rites des institutions libres que les hommes, fortement trempés par leur longue pratique, ne subissent (jue difficilement le joug de la nécessité, et luttent long- temps avant de s'y résigner; en sorte que les réformes ou les révolutions ne s'accomplissent que lorsqu'elles sont réellement nécessaires et reconnues d'avance par le sentiment public bien éprouvé. Nous étions loin de cette ferme et obstinée sagesse : nous avions l'esprit plein de la révolution de 1688 en Angleterre, de son succès, du beau et libre gouvernement qu'elle a fondé, 4le la glorieuse prospérité qu'elle a value à la nation an- glaise. Nous ressentions l'ambition et l'espérance d'ac- complir une œuvre semblable, d'assurer la grandeur avec la liberté de notre patrie, et de grandir nous- mêmes dans la poursuite de ce dessein. Nous avions, dans notre prévoyance et dans notre force, trop de con- fiance; nous étions trop préoccupés des vues de noire esprit et trop peu de l'état réel des faits autour de nous. Il y avait en 1688, dans la constitution de la société et dans l'état des esprits en Angleterre, des moyens de gouvernement et des points d'arrêt sur la pente des ré- volutions que la société française ne possède pas au- jourd'hui. Ce ne fut point d'ailleurs contre un acte sou- dain et isolé, comme les ordonnances de juillet, que se souleva la nation anglaise : à la fin du règne de Charles II et sous celui de Jacipies II, elle avait connu tous les excès et souffert tous les maux d'une tvrannie

20 CHAPITRE IX.

longue, cruelle, variée. Tous les droits avaient été violés, tous les intérêts froissés, tous les partis frappés tour à tour ; et c'était sur le parti royaliste lui-mônne, sur les plus intimes confidents et les plus zélés servi- teurs de la Couronne qu'avaient porté les derniers coups. Le besoin et l'esprit de la résistance étaient pro- fonds et invétérés, répandus dans la société tout entière, plus forts que les souvenirs des anciennes luttes et les liens des anciens partis. Si bien que, lorsque la révolu- tion de 1688 éclata, elle avait été préparée et fut acceptée par les hommes les plus divers, par beaucoup de torys comme par les whigs, par l'aristocratie comme par le peuple; il lui vint des partisans et des défenseurs de tous les points de l'horizon politique et de tous les sen- timents du pays. Nous n'avions, pour la révolution de 1830, ni des causes aussi profondes, ni d'aussi variés appuis. Nous ne nous délivrions pas d'une intolérable tyrannie. Toutes les classes de la nation n'étaient pas ralliées dans la résistance par une commune oppres- sion. Nous tentions une entreprise bien plus gcande avec des forces bien moindres et bien moins capables soit de la soutenir énergiquement, soit de la contenir dans les limites du droit et du bon sens.

Nous n'avions guère le sentiment du fardeau dont nous nous chargions, car nous prîmes plaisir à l'ag- graver. Non contents davoir une royauté à fonder, nous voulûmes avoir aussi une constitution à faire et changer la Charte comme la dynastie. Il n'y avait ici, à coup sûr, point de nécessité. La Charte venait de traverser

LA RÉVOLUTION DE 1830. 21

avec puissance et honneur les plus rudes épreuves. En dépit de toutes les entraves et de toutes les atteintes, elle avait suffi, pendant seize ans, à la défense des droits, des libertés, des intérêts du pays. Tour à tour invoquée, dans des vues diverses, par les divers partis, elles les avait tous protégés et contenus tour à tour. Le Roi, pour échapper à son empire, avait été contraint de la violer, et elle n'avait point péri sous cette violence ; dans les rues comme dans les Cliambres, elle avait été le drapeau de la résistance et de la victoire. Nous eûmes la fantaisie d'abattre et de déchirer nous-mêmes ce drapeau.

A vrai dire, et pour la plupart de ceux qui y mirent la main, ce n'était point pure fantaisie, et des instincts profonds se cachaient sous ce mouvement. Le goût et le péché révolutionnaire par excellence, c'est le goût et le péché de la destruction pour se donner l'orgueilleux plaisir de la création. Dans les temps atteints de cette maladie, l'homme considère tout ce qui existe sous ses yeux, les personnes et les choses, les droits et les faits, le passé et le présent, comme une matière inerte dont il dispose librement, et qu'il peut manier et remanier pour la façonner à son gré. Il se figure qu'il a dans l'esprit des idées complètes et parfaites, qui lui donnent sur toutes choses le pouvoir absolu, et au nom des- desquelles il peut, à tout risque et à tout prix, briser tout ce qui est pour le refaire à leui: image. Telle avait été, en 1789, la faute capitale de la France. En ISv'^O, nous essayâmes d'y retomber.

22 CHAPITRE IX.

Je puis me permettre de changer ici de langage et de ne plus dire nous. Dès que cette tendance essentielle- ment révolutionnaire apparut, les lionimes engagés dans le grand événement qui s'accomplissait reconnu- rent combien ils différaient entre eux, et ils se divisè- rent. C'est de la révision de la Charte que date la poli- tique de la résistance.

Bien des gens voulaient que cette révision fût lente, soumise à des débats solennels, et qu'il en sortît une Constitution toute nouvelle qu'on aurait appelée l'œuvre de la volonté nationale. Nous venions d'avoir un ridi- cule exemple de la susceptibihté obstinée et inintelli- gente de ces amateurs de créations révolutionnaires. Le duc d'Orléans, en acceptant le 31 juillet la lieutenance générale du royaume, avait terminé sa première pro- clamation par ces mots : « La Charte sera désormais une vérité. » Cette reconnaissance implicite de la Charte, même pour la réformer, déplut à quelques-uns des commissaires qui s'étaient rendus au Palais-Royal, et, je ne sais à (juel moment précis ni par quels moyens, ils y firent substituer, dans le Monileur du 2 août, cette absurde phrase : « Une Charte sera désormais une vé- rité; » altération que le Monileur du lendemain 3 août démentit par un erralum formel. Et en même temps qu'on répudiait ainsi l'ancienne Charte, on voulait in- troduire dans la nouvelle de nombreux changements, tous favorables à la brusque extension des libertés populaires et à la domination exclusive de l'esprit démocratique.

LA RÉVOLUTION DE 1830. 23

Notre résistance à ces vues fut décidée, bien qu'in complète. Nous maintînmes la Charte comme la con- stitution préexistante et permanente du pays; mais nous n'empêchâmes pas qu'on ne se donnât la puérile salis- faction de l'intituler Charle de 1830, comme si une constitution de seize ans avait besoin d'être rajeunie. Parmi les changements qui y furent introduits, quel- ques-uns, à l'épreuve, ont été trouvés plutôt nuisibles qu'utiles; d'autres étaient prématurés; deux ou trois seulement pouvaient être jugés nécessaires. La complète fixité de la Cliarte, proclamée le lendemain de la Révo- lution, eiit certainement beaucoup mieux valu, pour les libertés comme pour le repos-du pays. Mais personne neùt osé la proposer; pendant que nous déhbérions, les passions et les prétentions révolutionnaires gron- daient autour de nous, jusqu'à la porte de notre en- ceinte; et en dehors, le gouvernement nouveau, encore incertain et presque inconnu, n'avait ni force, ni moyens d'action. Nous ne parvînmes pas à maintenir la Chambre des pairs sur ses bases constitutionnelles; à grand'peine fîmes-nous ajourner, bien vainement, l'examen de la question. Grâce aux efforts de Al. Dupin et de M. Yîllemain, l'inamovibilité de la magistrature fut sauvée. Sur un seul point, notre succès fut com- plet; nous réussîmes à écarter toute lenteur, tout vain débat; en deux séances, la Charte fut modifiée; en huit jours, la Révolution fut close et le gouvernement établi. Et en luttant contre ces premières tempêtes, un parti de gouvernement commença à se former, encore

24 CHAPITRE IX.

mal uni, inexpérimenté, flottant, mais décidé à prati- quer sérieusement la monarchie constitutionnelle et à la défendre résolument contre l'esprit de révolution.

Depuis cette époque, et surtout depuis 1848, une question a été souvent agitée : aurions-nous dû, quand la Charte eut été ainsi révisée et la couronne déférée par les Chambres à M. le duc d'Orléans, demander au peuple, sous une forme quelconque de suifrage uni- versel, la sanction de ces actes et l'acceptation de la nouvelle Charte et du nouveau Roi?

Si je croyais que l'omission de cette formalité a été pour quelque chose dans la chute, en 1848, du gouver- nement fondé en 1830, j'en ressentirais un profond re- gret. Je sais la valeur que peuvent avoir les apparences, et je regarderais comme un sot entêtement, non comme une juste fierté, la prétention de les dédaigner quand elles sont en effet puissantes. Mais plus j'y pense, plus je demeure convaincu que le défaut d'un vote des as- semblées primaires n'a jamais été, pour la monarchie de juillet, pendant sa durée, une cause de faiblesse, et naeu aucune part dans ses derniers revers. L'adhésion de la France, en 1830, au gouvernement nouveau, fut parfaitement libre, générale et sincère '; elle était beau- coup plus pressée de le voir établi que jalouse de le

1 Un témoin qui ne peut être suspect, M. de La Fayette, écri- vait, le 26 novembrel830, au comte de Survilliers (Joseph Bona- parte) : « Quant à l'assentiment général, ce ne sont pas seulement lee Chambres et la population de Paris, 80,000 gardes nationaux et 300,000 spectateurs au Champ-de-Mars, ce sont toutes les dé- putations des villes et villages de France que mes fonctions

LA RÉVOLUTION DE 1830. 25

voter expressément, et nous obéîmes à son véritable désir comme à son intérêt bien entendu en mettant, sans complication ni délai, une prompte fin à la Révo- lution et un pouvoir régulier à la tète du pays. Mais ce motif, bien que très-puissant, ne fut pas le seul (jui nous détermina à ne point réclamer l'intervention po- pulaire, et à clore le drame sans le soumettre au suf- frage officiel et explicite du public.

C'était une monarchie que nous croyions nécessaire à la France, voulue de la France, et que nous entendions fonder. J'honore la République ; elle a ses vices et ses périls propres et inévitables, comme toutes les institu- tions d'ici-bas; mais c'est une grande forme de gouver- nement, qui répond à de grands côtés de la nature hu- maine, à de grands intérêts de la société humaine, et qui peut se trouver en harmonie avec la situation, les antécédents elles tendances de telle ou telle époque, de telle ou telle nation. J'aurais certainement été républi- cain aux États-Unis d'Amérique quand ils se séparèrent de l'Angleterre : la République fédérative était pour eux le gouvernement naturel et vrai, le seul qui comint leurs habitudes, à leurs besoins, à leurs sentiments. Je suis monarchique en France par les mêmes raisons et dans les mêmes intérêts; comme la République aux

me mettent à portée de recevoir en détail, c'est en un mot uu faisceau d'adhésions non provoquées et indubitables qui nous confirment de plus en plus que ce que nous avons fait est con- forme à la volonté actuelle d'une très-grande majorité du peuple français. » [Mémoires du général La Fayette^ t. VJ, p. 471.)

26 CHAPITRE IX.

États-Unis en 1776, la monarchie est, de nos jours, en France, le gonvernement naturel et vrai, le plus favo- rable à la liberté comme à la paix publique, le plus propre à déyelopper les forces légitimes et salutaires comme à réprimer les forces perverses et destructives de notre société.

Mais la monarchie est autre chose qu'un mot et une apparence. Il y avait autant de légèreté que de confusion dans les idées à parler sans cesse d'un trône entouré d'institutions républicaines comme de la meilleure des républiques. Des institutions libres ne sont point néces- sairement des institutions répubhcaines. Quelle que soit, entre elles, l'analogie de certaines formes, la mo- narchie constitutionnelle et la République sont des gou- vernements très-différents, et on les compromet autant qu'on les dénature quand on prétend les assimiler.

La monarchie que nous avions à fonder n'était pas plus une monarchie élective qu'une République. Ame- nés par la violence à rompre violemment avec la branche aînée de notre maison royale, nous en appelions à la branche cadette potn^ maintenir la monarchie en défen- dant nos libertés. Nous ne choisissions point un Roi; nous traitions avec un prince que nous trouvions à côté du trône et (jui pouvait seul, en y montant, garantir notre droit public et nous garantir des révolutions. L'appel au suffrage populaire eût donné à la monarchie réformée précisément le caractère que nous avions à cœur d'en écarter; il eût mis l'élection à la place de la nécessité et du contrat. C'eût été le principe républicain

LA RÉVOLUTION DE 1830. . 27

profilant de l'écliec que le principe monarchique venait de subir pour l'expulser complètement et prendre, en- core sous un nom royal, possession du pays.

Entre les deux politi(iucs qui apparurent alors Tune en face de l'autre, destinées à se combattre et à se balancer longtemps, mon clioix ne fut pas incertain. Outre la situation générale, quelques faits particuliers, peu importants en apparence ou i»cu remarqués, me frappèrent, au moment môme, comme une lumière d'en haut, et me décidèrent dès les premiers pas.

Pendant que, par nos actes et nos paroles comme députés, nous nous appliquions à maintenir la Charte en la modifiant, et à raffermir la monarchie ébranlée, les idées et les passions révolutionnaires se déployaient hardiment autour de nous et protestaient contre nous. Le 31 juillet^ quelques heures après que la députation de la Chambre .fut venue inviter M. le duc d'Orléans à prendre la lieutenance générale du royaume, les murs de Paris étaient couverts de ce placard :

« Le comité central du XW arrondissement de Paris à ses concitoyens. Une proclamation vient d'être répan- due au nom du duc d'Orléans qui se présente comme lieutenant général du royaume, et qui, pour tout avan- tage, offre la Charte octroyée, sans amélioration ni ga- ranties préliminaires. Le peuple français doit protester contre un ^acte attentatoire à ses véritables intérêts, et doit l'annuler. Ce [)eu[)le, qui a si énergiquement re- conquis ses droits, n'a point été consulté pour le mode de gouvernement sous lequel il est appelé à vivre. Il

28 CHAPITRE IX.

n'a point été consulté, car la Chambre des députés et la Chambre des pairs, qui tenaient leurs pouvoirs du gouyernement de Charles X, sont tombées avec lui, et n'ont pu, en conséquence, représenter la nation. »

Au même moment, un autre comité, connu sous le nom de /îeum'on Loinlier, et qui comptait dans son sein des hommes importants, quelques-uns députés, déci- dait « qu'une députation se rendrait auprès de M. le duc d'Orléans pour le prévenir que la nation ne le re- connaissait pas comme lieutenant général, ([ue le Gou- vernement provisoire seul devait être investi des pou- voirs nécessaires au maintien de la tranquillité publique et à la formation des assemblées populaires, et que la nation resterait en armes pour soutenir ses droits par la force, si on l'obligeait à y avoir recours. »

Même parmi les partisans décidés du duc d'Orléans, l'entraînement ou la routine de l'esprit révolution- naire étaient tels que, dans les écrits qu'ils publiaient et faisaient afficher pour lui, on lisait ces paroles : « Dans ce moment, les députés et les pairs se rassem- blent dans leurs chambres respectives pour proclamer le duc d'Orléans, et lui imposer une charte au nom du peuple. »

Ce même jour, aussitôt après avoir accepté la lieute- nance générale du royaume, M. le duc d'Orléans monta a cheval pour se rendre à l'Hôtel-de-Ville, et donner ainsi, à la garde nationale et à son conmiandant M. de La Fayelti!, une; marque de courtoisie déférente. Nous l'escortions tous à pied, à travers les barricades à peine

LA RÉVOLUTION DE 1830. 29

ouvertes. C'était déjà une démarche peu fortifiante pour le pouvoir naissant que cet empressement à aller chercher une investiture plus populaire que celle qu'il tenait des députés du pays ; mais l'aspect de la popula- tion fut encore plus significatif que la démarche du pouvoir. Elle se pressait autour de nous, sans violence mais sans respect, et comme se sentant souveraine dans ces rues se préparait pour elle un Roi. Nous étions obligés, pour nous préserver et pour préserver M. le duc d'Orléans de cette irruption populaire, de nous tenir fortement par la main, et de former ainsi, à sa droite et à sa gauche, deux haies mouvantes de dé- putés. Comme nous arrivions sur le quai du Louvre, une bande de femmes et d'enfants se précipita sur nous, criant: Vivent nos dépulés! et ils nous entourèrent jus- qu'à la place de Grève, dansant et chantant Marseil- laise. Des cris et des questions de toute sorte partaient à chaque instant de cette cohue; ils se montraient les uns aux autres le duc d'Orléans : « Qui est ce monsieur à cheval? Est-ce un général ? Est-ce un prince? J'es- père, dit une femme à l'homme qui lui donnait le bras, que ce n'est ]»as encore un Bourbon.» Je fus infiniment plus frappé de notre situation au milieu de ce peuple et de son attitude que de la scène même qui eut lieu quel- ques moments après, à l'Hôtel-de-Ville, et des apostro- phes du général Dubourg à M. le duc d'Orléans. Quels périls futurs se révélaient déjà pour cette monarchie naissante, seule capable de conjurer les périls i)résents du pays ! ,

30 CHAPITRE IX.

Dans les jours suivants, quand le gouvernement commença, j'allais fréquemment au Palais-Royal, d'a- bord à titre de commissaire, puis comme ministre de l'intérieur. Aux portes du palais et dans le vestibule, point de sentinelles , point de police , point de ga- ranties d'ordre et de sécurité ; des hommes du peu- ple, surveillants volontaires ou placés par je ne sais qui, assis ou étendus sur des bancs ou sur l'escalier, jouant aux cartes et recevant leurs camarades. Il n'y avait rien de grave à réprimer dans la conduite de ces gardes populaires, et si leur empire n'eût été qu'un accident momentané, je n'en aurais probablement con- servé aucun souvenir; mais leur physionomie, leurs manières, leurs paroles, tout indiquait que, même la, ils se croyaient encore les maîtres, et que leur humeur serait grande le jour l'ordre, qu'ils maintenaient tant bien que mal, ne serait plus à leur discrétion.

Du 5 au 7 août, pendant que la Chambre s'occupait de la révision de la Charte, des groupes se formaient aux abords de la salle, dans la cour, dans le, jardin, s'entretenant avec passion des questions débattues dans l'intérieur ; presque tous les assistans étaient des jeunes gens du barreau, ou des écoles, ou de la presse, point tumultueux, mais ardents et impérieux dans leurs idées et leurs volontés. Armand Carrel et Gode- froy Cavaignac s'y rencontraient quelquefois. Parmi les députés, MM. de La Fayette et Dupont de l'Eure étaient leur drapeau. En entrant ou en sortant, je m'arrêtais au milieu de ces groupes dans lesquels

LA RÉVOLUTION DE 1830. 31

mes cours et mes écrits me valaient encore quelque faveur. Nous causions de la royauté, des deux Cham- bres^ du système électoral^, de l'hérédité de la pai- rie, question à l'ordre du jour. Je vis à quel point les préjugés et les projets républicains étaient enracinés dans cette génération élevée au sein des sociétés secrètes et des conspirations. La monarchie n'était pour eux (pi'une concession nominale et tem- poraire, faite à contre-cœur, et qu'ils entendaient ven- dre très-chèrement. A aucun prix, ils n'admettaient l'hérédité de la pairie, ni aucun élément étranger à la démocratie pure. Ils étaient prêts k recommencer l'é- meute plutôt que d'y consentir.et l'ajournement de cette question leur fut à grand'peine arraché. Le seul pou- voir électif, émané du suffrage universel, et le recours à l'insurrection dès que cette légitimité populaire leur semblait violée, c'était là, qu'ils s'en rendissent compte ou non, toute leur foi politique. C'était vouloir l'empire continu de la force sous le prétexte du droit, et l'état révolutionnaire en permanence au lieu de l'état social.

Je reçus, de cette maladie des esprits, un'é preuve écrite que j'ai gardée, tant elle me frappa. Le 6 août, comme je me rendais au Palais-Royal pour le Conseil, l'un des plus distingués et des plus sincères entre ces jeunes gens m'arrêta au bas de l'escalier, et me remit un papier qu'il recommanda, d'un ton très-ému, à ma l)lus sérieuse attention. Voici textuellement ce qu'il <^ontenait :

« On ne comprend pas l'état des choses.

}i-?, CHAPITRE IX.

« 11 faut clro national et fort, avant tout et tout de suite.

« Les discussions seront interminables et useront les plus forts.

(( La Chambre des députés est mauvaise; on peut le voir déjà, et on le verra mieux tout à l'heure.

« Le Gouvernant, quel qu'il soit, doit agir au plus vite. On nous presse, et dans trois jours, dans deux peut-être, nous ne serons plus les maîtres d'arrêter ceux <iui sont derrière nous et qui veulent mar- cher.

« Que le Lieutenant général propose.à la seule Cham- bre des députés, ce soir ou demain, une Constitution républicaine sous forme royale, et une Déclaration des droits, pour être soumise à l'acceptation des commu- nes, par oui ou par non, d'ici à six mois.

« Que, dans l'intervalle, le Lieutenant général soit (kmvernement provisoire autorisé.

« Que la Chambre soit, immédiatement après, dis- soute.

« Qu'on flétrisse la Restauration, les hommes et les choses de la Restauration.

« Qu'on marche hardiment vers le Rhin; qu'on y porte la frontière, et qu'on y continue par la guerre le mouvement national; qu'on l'entretienne par ce qui l'a provoqué. Ce ne sera d'ailleurs rien faire (pie pren- dre l'initiative; ce sera rallier l'armée, la recruter, la retenir dans sa main, l'associer à la Révolution. Ce sera parler à l'Europe, l'avertir, l'entraîner. »

LA RÉVOLUTION DE 1830. 33

« Organiser la nation, s'appuyer sur elle est indis- pensable et ne présente aucun danger.

« Il n'y a pas de modification dans la propriété à réa- liser actuellement; par conséquent, pas de discorde civile à craindre.

« Cela fait, tous les embarras ont disparu ; la position est grande, solide et sans danger réel. Il ne faut que vouloir pour arriver là.

« A ce prix, nous républicains, nous engageons au service du Gouvernement nos personnes, nos capacités et nos forces, et nous répondons de la tranquillité inté- rieure. »

Ce texte n'a pas besoin de commentaire. C'était la République à la fois timide et hautaine, n'osant se pro- clamer sous son propre nom et s'imposer elle-même à la France, mais demandant arrogamment à la Monar- chie de la prendre sous son manteau pour qu'elle y pût rêver et grandir à son aise. Que seraient devenues, en présence de telles dispositions, et si elles avaient pré- valu, la société en France et la paix en Europe ? Ce n'est pas la République qui se serait établie : pas plus en 1830 qu'en 1848, elle n'était en harmonie avec la situation, les intérêts, les instincts naturels, les idées générales, les sentiments libres du pays; nous n'aurions eu, sous ce nom, que le chaos révolutionnaire, un mélange d'anarchie et de tyrannie, un cauchemar continu de mouvements turbulents et vains, projets sur projets, mensonges sur mensonges, mécomptes sur mécomptes, et toutes les angoisses, tous les périls éclatant coup sur

T. II. 3

34 CHAPITRE IX.

coup, après l'explosion de toutes les chimères et l'éta- lage de toutes les prétentions.

Je ne dirai pas que je lus clairement et jusqu'au bout dans cet avenir; mais j'en entrevis assez pour me vouer, corps et âme, à la résistance, comme h un de- voir d'homme sensé , d'homme civilisé , d'honnèttî homme et de citoyen. Et quand nous nous mhnes sé- rieusement à l'œuvre, le Gouvernement nouveau dans son ensemble et moi comme ministre de l'intérieur, le cours des événements et l'expérience des affaires me confirmèrent pleinement dans mes pressentiments et mes résolutions.

CHAPITRE X

MON MINISTÈRE DE L'IxXTÉRIEUR.

^la principale préoccupation en entrant au ministère de l'inté- rieur.— Voyage et embarquement de Charles X. Composition et incohérence du cabinet du 11 août 1830. Ses divers élé- ments.— MM. Laffitle, Dupont de l'Eure, maréchal Gérard et Bignon. MM. Casimir Périer, duc de Broglie , baron Louis, comte Mole, général Sébastiani, Dupin et moi. Attitude du Roi dans ce Conseil. Vastes attributions et mauvaise organi- sation du ministère de l'intérieur. Mes travaux. L^Opposition m'accuse de ne rien faire.— Mon Exposé de l'état du royaume en septembre 1830.— Mes relations avec les préfets. Mes re- lations avec M. de La Fayette au sujet des gardes nationales.

Mon administration dans ses rapports avec les letlres, les sciences et les arts. Ma participation aux affaires exlérieures-

L'Europe veut le maintien' de la paix. Dispositions de l'Angleterre , de la Russie et de l'empereur Nicolas , de TAutriche et de la Pru.sse. Le parti révolutionnaire en France méconnaît- complètement cette situation européenne, Le roi Louis-Philippe la comprend et en profite.— Sentiment de la France à l'égard des révolutions étrangères. M. de Tal-; leyrand- ambassadeur à Londres. Pourquoi il convient à cette mission. Est-il vrai que le roi Louis-Philippe ait seul fait ce choix?— Notre politique envers la Belgique, le Piémont et

l'Espagne. —Ma conduite envers les réfugiés espagnols

Rapports du cabinet avec les Chambres. La Chambre des députés se complète par des élections nouvelles. M. Pasquier est nommé président de la Chambre des pairs. Projets de lois présentés aux Chambres. Propositions nées dans les Chambres. Mes débuts à la tribune. Fermentation des partis. Débat sur les clubs. Clôture des clubs. La Cham- bre des députés accuse les ministres de Charles X. Proposi- tion-de M. de Tracyet Adresse de la Chambre des députés pour

36 CHAPITRE X.

l'abolition de la peine-de mort. Émeutes révolutionnaires. Elles se portent sur le château de Vincennes, sur le Palais- Royal.— Dissolution du cabinet. Ses causes. Mon sentiment en sortant des affaires. Lettre de M. Augustin Thierry,

(1" août— 2 novembre 1830.)

Le 31 juillet, à la veille de se dissoudre, la Commis- sion municipale, prenant, sous la vaniteuse influence de M. Mauguin, des airs de gouvernement provisoire, s'était donné le frivole plaisir de nonimer aux divers départements ministériels des commissaires encore plus provisoires qu'elle, car ils n'exercèrent pas même un jour les fonctions qu'elle leur attribuait. Elle m'a- vait nommé commissaire provisoire à l'instruction publique. Le lendemain, 1" août, M. le duc d'Orléans, comme lieutenant général du royaume, m'appela, avec le même titre, au département de l'intérieur, et le li août, quand il eut accepté la couronne, j'entrai, comme ministre de ce département, dans le. cabinet qu'il forma.

A ce moment, et malgré la multitude et l'urgence des affaires qui m'assaillaient, une affaire me préoccu- pait par-dessus toutes les autres. La Révolution était accomplie; elle ne rencontrait nulle part aucune résis- tance ; Roi, Charte, Chambres, Cabinet, tous les pou- voirs nouveaux étaient debout et en action. Et le Roi Charles X était encore en France, évidemment hors d'état de s'y maintenir et ne faisant pas un mouvement pour s'en éloigner ! En vain quatre commissaires, le maréchal Maison, le général Jacqueminot, MM. Odilon-

MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (1830). 37

Barrot et de Schonen s'étaient rendus au château de Piambouillet pour le décider à partir et pour veiller à sa sûreté; ils étaient revenus à Paris sans succès. Le lende- main pourtant, 3 août, troublé à l'approche du chaos populaire qui se porta sur Rambouillet, les commis- saires étaient retournés, louché de quelques paroles gravement émues de M. Odilon-Barrot et des attesta- tions plus opportunes qu'exactes du maréchal Maison sur le nombre des assaillants, Charles X se résolut à quitter sa dernière résidence royale et à se rendre sur un point de la côte pour s'embarquer. Mais il chemi- nait lentement, s'arrêtant çà et là, hésitant sur sa route, écartant les observations que lui adressaient quelque- fois, pour régler ou presser sa marche, les commis- saires qui l'accompagnaient, et ayant l'air d'attendre que quelque incident favorable vînt changer ses réso- lutions et son sort.

Nous aussi, à Paris, nous étions vivement préoccu- pés des incidents possibles, mais avec des impressions ei dans une attente bien différentes. Aucune chance de soulèvement et de guerre civile en faveur de la royauté déchue ne se laissait entrevoir; ses plus dévoués servi- teurs se tenaient dans le plus profond repos. M. de La Rochejaquelein écrivit à plusieurs journaux : « Vous avez été mal informé en mettant dans votre journal <jue le marquis et la marquise de La Rochejaquelein étaient arrivés dans la Vendée pour la soulever; ils sont fort tranquillement chez eux, près de Paris. » L'armée s'empressait, comme le pays, d'adhérer au gouverne-

r8 CHAPITRE X.

ment nouveaiu Les régiments même qui, avec luï noble sentiment de discipline et d'honneur, étaient ^ restés autour de Charles X, recevaient de lui, comme une délivrance, l'ordre de rejoindre leurs quartiers. Nous redoutions bien plus les passions révolutionnaires^ que les tristesses royalistes. C'était une périlleuse en- treprise que celle de conduire à pas lents, et pendant treize jours, le Roi détrôné à travers des populations nombreuses, partout en mouvement, en proie aux co- lères, aux méfiances, aux mauvais désirs de vengeance ou de précaution que soulevaient encore dans les cœurs la lutte de la veille et l'incertitude du lendemain. Pour- tant l'honneur de la royauté nouvelle, de ses conseil- lers, de tous les honnêtes gens qui l'avaient adoptée,, était engagé dans cette difficile épreuve. Il fallait que Cliarles X et la famille royale arrivassent au terme de leur amer voyage, non-seulement sans obstacle et sans^ insulte, mais au milieu du calme et des égards publics. J'étais assailli de rapports alarmants.Des rassemblements^ se formaient sur divers points de la route, menaçant tan- tôt d'arrêter Charles X, tantôt de précipiter viplemment son départ. Les commissaires qui l'accompagnaient, le maréchal Maison, MM. Odilon-Bariot, de Schonen, de La Pommcraye, déployaient, pour les dissiper, une ac- tivité intelligente et généreuse; mais y réussiraient-ils- toujours? Leur modération les rendait eux-mêmes (luclquefois suspects ; on se plaignait qu'au milieu du cortège royal, ils ne portassent pas constamment leur cocarde et leur écharpe tricolore. Je leur écrivais de

MON MIÎsISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (1830). 3^

presser la marche, d'éviter tout prétexte d'irritation populaire, de tout faire pour que Charles X et sa famille fussent promptement à l'abri de tout péril. M. Odilon- Barrot me répondait le 9 août, au moment même le roi Louis-Philippe acceptait solennellement la couronne et prêtait serment à la Charte : « Vous le savez, notre mission est toute de déférence et d'humanité; les re- commandations intimes du duc et de la duchesse d'Or- léans ont rendu nos ménagements encore plus néces- saires. Un sentiment de respect et de convenance nous a empêchés de montrer avec ostentation, devant un vieillard malheureux et des femmes, des signes qui les blessent profondément; mais en public, et devant la suite du Roi, nous n'avons jamais quitté nos couleurs.» Et M. de Sclionen ajoutait : « Quant à la lenteur de ce convoi funèbre de la monarchie, ce n'est pas faute de représentations de notre part; mais que voulez-vous ré- pondre à un vieillard malheureux qui vous dit : « Je suis fatigué ? »

J'éprouvai le 17 août, en apprenant que Charles X s'était embar*qué la veille à Cherbourg, sous les yeux d'une foule silencieuse et respectueuse, un véritable sentiment de délivrance; et le billet que m'écrivit à l'instant même le roi Louis-Philippe commençait par cette phrase : « Enfin voici des dépêches de nos com- missaires qui me soulagent le cœur. » Émotion vraie, quoi qu'en puissent penser les esprits vulgaires ; le roi Louis Philippe, à ce moment, redoutait quelque tra- gique catastrophe bien plus qu'il ne craignait un rival.

40 CHAPITRE X.

Pendant que deux paquebots américains, escortés par deux bâtiments français, emportaient rapidement loin de la France le vieux Roi et sa famille, la France accourait à Paris. De toutes les parties du territoire arrivaient tous les jours des milliers de visiteurs, les uns pour assister de plus près à un grand spectacle, les autres pour satisfaire ce besoin de mouvement sans but que suscitent les grands événements, beaucoup pour venir chercher leur part dans les fruits d'une vic- toire qu'ils disaient la victoire de leur Cause et de leur parti. C'est un étrange chaos que celui qui naît d'une révolution dans un pays règne la centralisa- tion; l'ébranlement se répand partout pour revenir se concentrer sur un seul point ; il n'y a, dans toutes les familles et dans toutes les têtes, point de désirs ou d'es- pérances, point d'idées ou de plans qui ne se sentent provoqués et ne se croient autorisés à se produire. Et toutes ces prétentions, toutes ces rêveries de l'esprit ou de l'intérêt, de la vanité ou de l'avidité, se pres- sent autour du pouvoir nouveau, lui demandant leur pâture.

Le cabinet qui venait de se former était plus propre à accroître qu'à dissiper cette fermentation confuse. Composé de onze membres, sept ministres à porte- feuille et quatre ministres consultants, il n'avait point d'autre unité que celle qu'exigeaient absolument ses premiers pas dans les premiers jours. Nous voulions tous sincèrement fonder la monarchie constitution- nelle qui sortait de la Uévolution. Mais quand de cett(;

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intention générale il fallut passer à l'action précise et quotidienne, quand nous eûmes à déterminer ce que devait être le gouyernement de cette monarchie et à le mettre en pratique, les dissidences éclatèrent, sérieuses, vives, à chaque instant répétées. Non-seulement nous étions partagés entre les deux tendances qui s'étaient manifestées lors de la révision de la Charte, le mouve- ment et la résistance, l'ardeur des innovations et le res- pect des traditions et des lois; mais, dans chacun de ces groupes séparés, l'unité manquait presque également, car des diversités graves s'y rencontraient qui faisaient pressentir, entre des hommes d'accord en apparence, des séparations, peut-être des luttes prochaines, et qui mettaient le pouvoir hors d'état d'échapper lui-même à la confusion des idées, des prétentions et des chances qui s'agitaient autour de lui.

Des onze ministres, gouvernants ou consultants, qui siégeaient alors dans le Conseil, huit sont morts : MM. Laffitte,- Dupont de l'Eure, le maréchal Gérard, le baron Bignon, le comte Mole, le baron Louis, le maré- chal Sébastiani et M. Casimir Périer. Trois seulement, le duc de Broglie, M. Dupin et moi, survivent aujour- d'hui. Quand j'ai commencé à écrire ces Mémoires, je me suis demandé, non sans quelque per[)lexité, avec quelle mesure de liberté je parlerais des honmies, amis ou adversaires, que j'ai vus de près, soit dans l'exercice, soit dans les luttes du pouvoir. Les morts appartiennent à l'histoire ; ils ont droit à sa justice, elle a droit, sûr eux, à la liberté. J'en userai avec franchise. Les

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vivants se coudoyent encore en ce monde; ils se doi- vent des égards mutuels. C'est un devoir facile au- jourd'hui.

Entre les quatre membres du Conseil de 1830 que le parti du mouvement comptait comme siens, l'impor- tance comme l'ardeur politique étaient très-inégales. Vaillant soldat de la Révolution et de l'Empire, le maré-^ cbal Gérard restait fidèle aux instincts et aux amis de sa jeunesse sans prendre grand intérêt aux débats de principes ou aux luttes des partis. De ses habitudes mi- litaires il avait appris à aimer l'ordre et à soutenir le pouvoir; mais il y compromettait plus volontiers sa personne que sa popularité. Esprit droit et môme fin dans la pratique de la vie, mais peu actif et peu étendu, il lui déplaisait d'avoir a chercher, à travers des situa- tions et des questions compliquées, ce que lui com- mandaient son devoir et son honneur; il écoutait peu les raisons qui contrariaient ses idées ou ses goûts, et discutait peu la politique qu'il servait, pourvu qu'elle ne Fécartàtpas de son drapeau. M. Bignon, au contraire, mettait au service de son parti une abondante puissance de dissertation et d'argumentation; non pas dans l'inté- rieur du Conseil ou dans les conversations privées; il y était court et embarrassé, n'aimant pas à lutter en face contre les personnes, ni à s'engager, dans les questions spéciales, par des avis positifs. C'était dans le repos de son cabinet, en écrivant soit des pamphlets pour le pu- blic, solides discours pour les Chambres, qu'il déployait les ressources d'une instruction plus spécieuse que so-

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lide, d'une expérience diplomatique un peu subalterne et d'un esprit sérieusement superficiel. 11 se faisait ainsi, tlans le gros des auditeurs et des lecteurs, un renom de savant politique, et les fournissait de faits et d'argu- ments, mais sans exercer une réelle influence. Ni le maréchal Gérard, ni M. Bignon n'étaient, dans le cabi- net de 1830 et pour le parti du mouvement, des chefs actifs et efticaces.

3IM. Dupont de l'Eure et Laffitte possédaient seuls, dans le parti, une vraie force et la méritaient réelle- ment. J'ai vu de trop près les effronteries et les volte- faces de l'intérêt personnel pour ne pas faire cas de la sincérité et de la constance des convictions, même les plus opposées aux miennes. Depuis que nous étions en- semble dans les affaires, chaque incident, chaque ques- tion, chaque séance du Conseil m'apprenaient mieux combien nous différions, M. Dupont de l'Eure et moi. Qu'il s'en rendît compte ou non, les idées et les tradi- tions de 1792 gouvernaient la conduite comme la pen- sée de M. Dupont. 11 n'était, sciemment et d'intention, ni révolutionnaire, ni républicain ; mais il portait dans le Conseil naissant de la monarchie constitutionnelle les préjugés, les méfiances, les exigences, les antipathies d'une vulgaire opposition démocratique, et il ne trou- vait pas en lui-même l'élévation d'esprit et de mœurs qui, dans sa situation nouvelle, aurait pu lui don- ner l'intelligence des conditions d'un gouvernement libre. Plus au contraire il avançait dans l'exercice du pouvoir, plus il se repliait, avec un certain orgueil rude.

44 CHAPITRE X.

dans ses anciennes habitudes, car en même temps qu'il était dominé par de grossiers amis, il avait foi, une foi honnête et obstinée dans ses idées, les croyant confor- mes à la justice, bonnes pour le bien du peuple, et se sentant prêt à leur sacrifier les intérêts de son ambition ou de sa fortune. C'était assez pour être estimé du public et important dans son parti, quoique incapable de le di- riger ou de le contenir.

31. Laffilte devait à de tout autres causes sa popularité et son influence. Il avait bien plus d'esprit, et un esprit plus libre, plus varié, moins commun que celui de M. Dupont de l'Eure. Homme d'affaires intelligent et hardi, causeur abondant et aimable, soigneux de plaire à tous ceux qui l'approchaient et bon pour tous ceux qui lui plaisaient, il était toujours prêt à comprendre et à obliger tout le monde. Quoique très-soumis, en définitive, aux influences révolutionnaires qui l'entou- raient, il n'avait, pour son propre compte, point d'idées générales et arrêtées, point de parti-pris et obstjné ; ni aristocrate ni démocrate, ni monarchique ni républi- cain, aimant le mouvement par instinct et pour son plaisir plutôt que dans quelque profond dessein, cher- chant l'importance par vanité plus que par ambition, mêlant la fatuité "au laisser-aller et l'impertinence à la bonté, vrai financier de grande comédie, engage dans !a politique comme ses pareils de l'ancien régime l'étaient dans les goûts mondains et littéraires, voulant surtout être entouré, flatté, vanté, confiant dans son succès connue dans son mérite, auprès du Roi comme

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auprès du peuple^ dans les révolutions comme dans les spéculations, et traitant toutes choses, les affaires dÉtat comme les affaires d'argent, avec une légèreté présomp- tueuse qui se croyait capable de tout concilier, ne s'in- quiétait guère des obstacles et ne prévoyait jamais les revers. Il était, en 1830, au sommet de sa destinée, lieu- reux et fier d'avoir vu faire, ou plutôt, pensait-il, d'avoir fait, dans sa maison, une révolution qui plaisait au pays et un roi qui lui plaisait à lui-même, et se promettant de rester puissant, populaire et riche, sans prendre grand' peine à gouverner.

Partisans de la politique de résistance, nous avions dans le Conseil, sur les patrons de la politique du mou- vement, l'avantage du nombre. iMais le nombre n'est pas toujours la force. Sinon la désunion, du moins de grandes diversités de situation et de disposition exis- taient entre nous, et nous affaiblissaient dans une lutte de jour en jour plus vive. Très-décidés, au fond, contre l'esprit révolutionnaire, le général Sébastiani et M. Ca- simir Perler gardaient une certaine réserve; l'un pour être en mesure de rester, en tout cas, dans le cabinet, et d'y soutenir le Roi dont la confiance lui était déjà acquise; lautre, avec une prévoyance plus hautaine, pensant qu'un jour viendrait il serait chargé de com- battre l'anarchie qu'il détestait, et ne voulant pas s'user avant le temps. Le baron Louis pratiquait résolument, dans les finances, la politique d'ordre, et lui donnait son adhésion en toute autre matière, mais sans prendre grande part au combat, et en marchant toujours der-

4G CHAPITRE X.

rière M, Casimir Périer. M. Mole avait cet avantage que tous les membres du Conseil, qu'ils fussent partisans, au dedans, du mouvement ou de la résistance, étaient prononcés, au dehors, pour la politique de la paix, et lui savaient gré de la pratiquer avec dignité. M. Dupin se tenait un peu à l'écart et en observation, ami de l'ordre et du Roi, mais précautionné et mobile, soigneux de ne pas se compromettre au delà de l'absolue nécessité, et se décidant, dans chaque occasion, selon son apprécia- tion des forces en présence ou son impression duino- ment,sans s'engager dans aucun système, ni avec aucun alhé. J'étais, comme ministre de l'intérieur, appelé et obligé, plus que tout autre, à proidre à chaque instant parti entre les deux politi(|ues rivales, et mon parti avait été pris dès le premier jour. Par instinct comme par réflexion, le désordre m'est antipathique; la lutte m'attire plus qu'elle ne m'inquiète, et mon esprit ne se résigne pas à l'inconséquence. Ce n'est pas que la poli- tique de la résistance n'eût i)Our moi des embarras particuliers; j'avais servi la Restauration, et j'étais, à ce titre, déplaisant ou même suspect à la Révolution. M. Mole et M. Louis aussi avaient servi la Restauration, et plus ostensiblement que moi, puisqu'ils avaient été l'un et l'autre ministres de Louis XVIII. Mais on avait, contre eux, moins d'occasions de chercher dans leur passé un m^oyen d'attaque. Je devins bientôt le porte- drapeau de la résistance, et ce fut surtout à moi que ses ennemis adressèrent leurs coups. Le duc de Rroglie me soutenait dans cette lutte difficile. Il avait été, sous

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la Restaiiralion, étranger à toute fonction, et n'avait voulu occuper, en 1830, que le modeste départemenUlc l'instruction publi(iue. 11 avait, pour son propre compte, peu de combats à livrer. Mais il était plus libéral que démocrate, et d'une nature aussi délicate qu'élevée, la politique incohérente et révolutionnaire lui déplaisait autant qu'à moi. Quoique divers d'origine, de situation et aussi de caractère, nous étions unis, non-seulement par une amitié déjà ancienne, mais par une intime com- munauté de principes et de sentiments généraux, le plus puissant des liens quand il existe réellement, ce qui est rare. Seuls dans le cabinet de 1830, nous agis- sions toujours dans le même sens et de concert.

Au milieu d'un Conseil ainsi divisé et flottant, et par de telles causes, le rôle du roi Louis-Pliilipi)e était très- difficile. Non que personne songeât encore à s'inquiéter de l'influence qu'il y pouvait exercer et qu'il y exerçait en effet. La nécessité et le péril étaient trop présents et trop pressants pour laisser place à ces jalousies des temps tranquilles. Les i)lus ombrageux sentaient claire- ment que, plus compromis que personne, pour sa famille connue pour lui-même, pour son honneur comme pour sa sûreté, le prince qui venait de se lier au pays avait bien le droit d'intervenir dans les délibé- rations et les résolutions qui devaient décider de son propre sort comme de celui du pays. Le Roi présidait donc le Conseil et y discutait toutes choses aussi libre- ment que ses ministres, dont il ne gênait en aucune façon la liberté. Mais il avait, dans sa situation person-

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nelle et en lui-même, des causes de grave embarras. Les souvenirs révolutionnaires avaient tenu une grande place dans le mouvement qui l'avait appelé à la cou- ronne, trop grande pour la mission de gouvernement que la couronne lui imposait. 11 devait à ces souvenirs l'adhésion d'une foule d'hommes qui s'empressaient vers lui comme ses amis naturels, mais que leurs pré- jugés et leurs habitudes révolutionnaires devaient bien- tôt rendre pour lui des amis fâcheux et peut-être des ennemis dangereux. Beaucoup d'entre eux, sous l'Em- pire, avaient servi sans scrupule le pouvoir absolu; mais en rentrant dans un régime de liberté, ils re- prenaient leurs idées et leurs passions de révolution,, et le Roi les trouvait à la fois liés à sa cause et peu propres à la bien servir. La Révolution de 1789 lui avait laissé à lui-même des impressions contradictoires et pesantes. Jeune, il avait assisté avec sympathie à cette explosion de tant de belles espérances. Les grands principes de justice, d'humanité , de respect pour la dignité et le bonheur des hommes, qui font la gloire et la force de cette puissante époque, s'é- taient établis dans son âme. Plus tard, le cours des événements, les vicissitudes de sa propre destinée, ses voyages à travers les deux mondes lui avaient fait re- connaître les erreurs qui, à tant de salutaires résultats, avaient mêlé tant de fautes, de crimes et de mécomp- tes. Mais en s'éclairant sur la Révolution, l'esprit du roi Louis-Philippe ne s'en était pas complètement affranchi; il l'avait vue d'abord si brillante et toujours si forte.

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par la parole ou par les armes, par l'anarcliic ou par le despotisme, qu'elle lui apparaissait comme une puissance presque irrésistible et fatale. Il regardait à la fois comme nécessaire et comme infiniment difficile de lutter contre ses passions et ses exigences; et convaincu qu'elles ne pouvaient s'accorder avec un gouvernement régulier et fibre, il n'était pas sûr qu'un tel gouverne- ment pût leur être opposé avec succès. Entouré ainsi de partis discordants quoique favorables, et quelque- fois troublé par les doutes de sa propre pensée, c'était son pencbant de ne point s'engager, dès l'abord, dans une politique fortement décidée, de ménager ses di- vers amis, et tantôt de céder, tantôt de résister à la Révolution, dans l'espoir de gagner, en louvoyant ainsi, le temps et la force dont il avait besoin pour surmon- ter les obstacles que rencontrait le difficile gouverne- ment qu'il s'était chargé de fonder.

Ces complications de sa situation et ces incertitudes de son esprit perçaient dans l'attitude et les manières du Roi avec les conseillers très-divers dont il était en- touré. C'était aux partisans de la politique populaire que s'adressaient surtout ses soins; il traitait M. Laf- fitte, encore souffrant d'une entorse au pied qu'il s'é- tait donnée au milieu des barricades, avec une familia- rité amicale et presque empressée : son langage avec M. Dupont de l'Eure était plein de rondeur et de gaieté, comme pour apprivoiser le paysan du Danube. Il té- moignait à M. Casimir Périer beaucoup d'égards, mê- lés déjà de quelque inquiétude sur sa fierté ombra-

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geuse. Avec le duc de Broglie, M. Mole et moi, ses ma- nières étaient simples, ouvertes, empreintes d'estime et d'abandon, sans caresse. Évidemment sa confiance sérieuse et sa faveur extérieure ne se rencontraient pas toujours en parfaite harmonie. Des ennemis et des sots ont voulu voir une fausseté préméditée : c'était simplement l'effet naturel d'une situation com- pliquée, encore obscure, et le travail d'un esprit encore inexpérimenté dans le gouvernement et qui cherchait avec quelque embarras sa route et ses amis.

Je trouve dans les lettres que, dès cette époque, le roi Louis-Philippe m'écrivait chaque jour à propos des affaires courantes, des traces évidentes de ces fluctua- tions intérieures qui le faisaient quelquefois hésiter, faute d'idée arrêtée ou de confiance dans le succès, à adopter des mesures qu'il jugeait bonnes ou même nécessaires. En me renvoyant, le 14 août 1830, un rapport de police sur les désordres qui troublaient Paris et qu'aucune force publique ne réprimait, il ajoutait : « Il est urgent d'avoir une troupe faisant ce service; mais c'est difficile et délicat. » Vers le milieu de septembre, je préparais pour les Cham- bres un Exposé de la situation du royaume et des changements déjà apportés dans l'administration ; le Roi m'écrivit le 13 : « Ne serait-il pas possible d'in- diquer dans votre Exposé que, tandis que le gouverne- ment fait aussi largement la part des destitutions récla- mées par le vœu public, cependant aucune persécution n'a lieu, ({ue la liberté individuelle existe pour tous dans

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la plus grande étendue, ainsi que la circulation des voyageurs de toutes les classes, de toutes les opinions, de tous les partis, que les cabinets noirs n'existent plus, que le secret des lettres est scrupuleusement et consciencieusement respecté, que nul n'est inquiété pour ses opinions, quelles qu'elles aient été, quelles qu'elles puissent être encore? Je ne i)rétends pas à l'en- cens des compliments; mais cependant je crois qu'on peut dire à ceux qui méconnaissent ma conduite et ses motifs : En auriez-vous fait autant envers nous ? Au reste, ce sera peut-être mieux de réserver cela pour des articles de journaux ; il serait possible que le pu- blic le mésinterprétât, et je dis toujours : Dam le doute, absiiens-loi. D'ailleurs, il pourrait y avoir de l'embarras pour le concerter avec vos collègues, et il ne faudrait pas le faire sans leur assentiment. »

Le doute du Roi, dans cette occasion, était à coup sûr bien modeste, et je ne pense pas que, pour lui rendre une justice si méritée, le concert entre mes collègues et moi eût été difficile à établir. Mais c'était, surtout à cette époque, sa disposition générale de s'abs- tenir de toute initiative qui ne fût pas absolument né- cessaire, d'éviter les moindres conflits,^ et de s'en tenir à cette politique réservée et un peu flottante que les divisions entre ses partisans et les inquiétudes de son propre esprit lui faisaient regarder comme seule sage et praticable.

Mais cette pobtique, possible pour le Roi, ne l'était pas du tout pour ses ministres. Un régime de discussion

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publique et de liberté oblige absolument les déposi- taires responsables du pouvoir à la décision précise, à l'initiative prompte, à l'action efficace. Il faut qu'à chaque instant, dans chaque circonstance, ils prennent nettement et ouverlement leur parti entre les diverses solutions des questions, les idées et les prétentions di- verses des hommes. Comme ministre de l'intérieur, j'étais appelé plus fréquemment qu'aucun autre, et dans des occasions plus graves ou plus délicates, à me prononcer de la sorte. Ce département réunissait alors les attributions les plus étendues et les plus variées; non- seulement l'administration générale, départemen- tale et communale, les établissements d'ordre public ou de charité, la police du royaume, les gardes nationales, mais les travaux publics de tout genre, l'agriculture, l'industrie, le commerce, les sciences, les lettres, les arts, la plupart des grands intérêts matériels ou intel- lectuels du pays étaient sous la main du ministre de l'intérieur. Pas plus dans l'organisation du pouvoir central que dans ses rapports avec les pouvoirs locaux, le travail n'était bien divisé, ni les attributions convenablement réparties; de tous les départements ministériels, celui de l'intérieur était le plus chargé et le plus confus; et j'avais à en porter le .poids en su,bis- sant la pression de tout(,'s les prétentions, espérances, rancunes, offres, plaintes, rêveries qui, de tous les points de la France, amenaient par milliers à Paris et à mon ministère les solliciteurs, les dénonciateurs, les curieux, les faiseurs de projets, les affairés et les oisifs.

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Je m'adonnai tout entier à cette rude mission. Je ne me permettais pas plus de quatre ou cinq heures de som- meil. Je donnais les audiences importunes de grand matin, afin de pouvoir consacrer la journée au Conseil, aux Chambres, à la correspondance politique, aux af- faires véritables. Mes forces suffisaient à l'œuvre, mais en s'écoulant rapidement, comme les eaux d'une source dont on ouvre tous les canaux sans se soucier de l'épui- ser. 3Ia fatigue devenait visible, et je me rappelle qu'un jour, au Conseil, M. Casimir Périer, qui me portait de l'amitié, dit au Roi en me regardant : « Sire, vous aurez besoin encore longtemps de M. Guizot; dites-lui de ne pas se tuer tout de suite à votre service. »

De vives plaintes s'élevaient pourtant contre l'inaction du ministère, et en particulier contre la mienne. A les en croire, aucun changement ne s'accomplissait dans l'administration; les fonctionnaires du régime tombé restaient partout en place; je ne faisais rien pour incul- quer aux agents du régime nouveau un nouvel esprit, de nouvelles maximes; hommes et choses, tout conti- nuait à se traîner dans l'ornière de la Restauration. 11 faut avoir été contraint d'écouter et de discuter sérieu- sement ces clameurs pour savoir combien elles étaient menteuses et ridicules. C'était le tum.ulte des préten- tions personnelles, des animosités locales, des impor- tances vaniteuses, des impatiences aveugles qui n'avaient pas obtenu satisfaction; et dans les lieux publics, dans les réunions populaires, dans les journaux, dans les Chambres mêmes, les meneurs révolutionnaires s'em-

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paraient de tous ces égoïsmes mécontents pour soulever^ autour du pouvoir naissant, comme un orage d'humeur et de méfiance générale. Le cabinet ne voulut pas rester silencieux devant de telles attaques, et je fus chargé de rédiger un Exposé de la situation du rojaume destiné à faire connaître tout ce qui avait déjà été fait pour mettre l'administration en harmonie avec le gouverne- ment. Présenté en effet aux Chambres le 13 septembre', cet Exposé embarrassa pour quelque temps les brouil- lons, et dissipa bien des préventions crédules; il en ré- sultait évidemment que tout en se refusant « à mettre partout, selon l'expression de Mirabeau en 1790, dessous ce qui était dessus et dessus ce qui était dessous, » les ministres de 1830 avaient, bien plutôt avec précipita- tion qu'avec hésitation, largement renouvelé, dans les divers services publics et sur tous les points du terri- toire, les agents du pouvoir. J'avais pour mon compte, en un mois, changé 76 préfets sur 86, 196 sous-préfets sur 277, 53 secrétaires généraux sur 86, 127 conseillers de préfecture sur 315; et « en attendant la loi qpi doit régénérer l'administration municipale, disait mon Ex- posé, 393 changements y ont déjà été prononcés, et une circulaire a ordonné aux préfets de faire sans retard tous ceux qu'ils jugeraient nécessaires. »

Je n'ai garde de prétendre que, dans ce brusque re- maniement de tant de noms propres, en tant de lieux et en si peu de jours, je ne me sois pas quelquefois trompé.

* Pièces historiques, III.

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Oiiand même rexpérience ne m'aurait pas fait spéciale- ment reconnaître plus d'une erreur^ je di)'ais, de l'im- perfection inévitable de mon œuvre, comme M. Roycr- Collard dans une autre circonstance : « Je ne le sais pas, mais je l'affirme. » Je retrouve, dans un billet du Roi, un exemple des méprises auxquelles, en pareil cas, le pou- voir est exposé. Il m'écrivait le 17 août : « Je suis fâché d'avoir à vous avertir que deux de nos nouveaux sous- préfets sont venus hier au Palais-Royal complètement ivres, et qu'ils y ont été bafoués par la garde nationale. Mes aides de camp vous diront leurs noms que j'oubhe, et que vous tairez par égard pour leurs protecteurs. Nous ne nous vanterons pas de ces choix-là et nous les remplacerons. » A tout prendre cependant, et après dix- huit ans d'épreuve, j'ai la confiance que le renouvelle- ment accompli à cette époque dans le personnel admi- nistratif ne subit guère le joug de l'esprit révolution- naire, et que j'appelai aux fonctions publiques un grand nombre d'hommes modérés, imi)artiaux, capables, et qui se mirent sur-le-champ à l'œuvre pour relever le pouvoir. J'écrivais le 6 octobre 1830 au nouveau préfet du Morbihan, M. Lorois, aussi intelligent qu'énergique : « Il importe au parti national de bien comprendre qu'aujourd'hui sa situation est changée., et qu'il a un gouvernement à fonder. C'est à nous de prouver main- tenant que nous sommes capables de manier le pouvoir et de maintenir l'ordre en développant la liberté. C'est à nous de démentir ces éternelles imputations de nos adversaires qui nous ont si longtemps accusés de n'être

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bons qu'à nous plaindre très-haut et capables que de détruire. » Je cherchais partout, pour leur confier l'ad- ministration et sans m'inquiéter des apparences, les hommes qui, depuis 1814, fonctionnaires ou opposants, avaient fait preuve de sincère attachement à la monar- chie constitutionnelle, et bien compris ses conditions de force légale. La plupart de ceux que j'appelai à ce titre ont donné raison à mes pressentiments sur leur compte, car, tant que cette monarchie a duré, les cabi- nets successifs, malgré les diversités de leur politique, les ont jugés capables de bien servir l'État, et n'ont apporté, dans l'administration locale organisée en 1830, qu'un petit nombre de changements.

En appelant aux affaires, le lendemain d'une révolu- tion, tant d'hommes nouveaux, j'aurais voulu les ob- server et les diriger efficacement dans leur mission. Je suis convaincu que, par les relations personnelles, par une correspondance un peu intime, en dehors du tra- vail des bureaux, le ministre de l'intérieur peut exercer, sur ses représentants dans les départements, une puis- sante influence, et imprimer à l'administration cette confiance en elle-même, ce caractère de fermeté, d'en- semble et de suite qui lui donnent seuls, auprès des populations, la force morale et le crédit. Le temps me manqua pour une telle œuvre. A peine eus-je celui d'indiquer à quelques préfets, (pii m'étaient depuis longtemps connus, l'esprit dont j'étais moi-même et dont je souhaitais qu'ils fussent animés. J'écrivais le 44 septembre 1830 à M. Amédée Thierry, préfet de la

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Haute-Saône : « N'iiésitez pas à changer les maires ([ue la population repousse, et qui tous embarrassent au lieu de vous fortifier. Tout ce qui a un caractère de réaction servile et aveugle est d'un mauvais eftet; tout ce qui atteste la ferme intention d'être bien servi et de bien servir le public donne force et crédit. Cherchez des hommes qui pensent et agissent par eux-mêmes. Le premier besoin de ce pays-ci, c'est qu'il s'y forme, sur tous les points, des opinions et dos influences indé- pendantes, La centralisation des esprits est pire que celle des affaires. » Et le 16 octobre, à M. Chaper, préfet de Tarn-et-Garonne : « Je veux vous dire combien votre conduite et votre correspondance me paraissent bonnes. Vous n'êtes pas enfoncé dans l'ornière administrative. Vous n'agissez pas i)Our obéir à une circulaire. Vous n'écrivez pas pour avoir écrit. Vous allez au fait; vous y allez de vous-même, et pour réussir réellement. Je suis tenté de vous en remercier comme d'un service personnel. Entre nous, l'empire des formes et des habi- tudes me suffoque. J'ai un grand goût pour l'ordre, pour l'activité régulière et inesurée; mais cet ordre factice et conventionnel, cette activité indifférente, cette rhétorique, cette mécanique de l'administration qui n'émanent ni d'une pensée propre, ni d'une volonté vive, me sont souverainement antipathiques. Ne vous y laissez pas tomber, je vous prie; ne devenez pas ce que tant de gens appellent un excellent préfet, c'est-à-dire un homme qui ne laisse aucune pétition, aucune lettre sans réponse écrite, mais ([ui ne s'inquiète guère de

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savoir si ses réponses font vraiment marcher les affaires, et si ses écritures deviennent des réalités. »

Vers le même temps, les croix érigées, pendant la Restauration, en dehors des églises, avaient été, sur plusieurs points, l'objet d'attaques populaires, et le bruit s'était répandu que le Gouvernement, pour se soustraire k l'embarras de les protéger, avait donné l'ordre de les enlever. Plusieurs administrateurs m'é- crivirent pour me demander s'il en était ainsi. Je ré- pondis sur-le-champ : « Le Gouvernement n'a donné aucun ordre pour faire disparaître les croix. Dans quel- ques lieux, elles ont été l'objet d'une assez vive ani- madversion populaire; on a tenté de les abattre violem- ment. L'administration, d'après mes instructions et celles de M. le ministre des cultes, s'est opposée à toute tentative de ce genre. Elle a quelquefois engagé le clergé à transporter dans l'intérieur des éghses ces mo- numents de son culte pour les soustraire à la profana- tion, l^e clergé s'y est prêté en général, et la translation a eu heu décemment, sans désordre ni in suite. Ailleurs, les croix sont debout et resteront debout, tant qu'elles ne seront pas l'objet d'attaques tumultueuses et sou- daines. La liberté des cultes doit être entière, et sa pre- mière condition, c'est qu'aucun culte ne soit insulté. 11 ne faut fournira nos ennemis aucun prétexte de nous taxer d'indécence et de tyrannie. Je ne souffrirais pas que mon administration donnât lieu à un tel reproche, et je vous remercie de m'avoir mis en mesure de dé- mentir sur-le-champ un bruit que démentent depuis

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deux mois les ordres que j'ai donnés en pareille occa- sion. »

Au milieu de l'effervescence du temps et souvent dé- nué de toute force publique, je ne réussissais pas tou- jours à protéiier efficacement tantôt l'ordre, tantôt la liberté; mais (]uand mes efforts étaient vains, je m'em- pressais de signaler moi-même mon impuissance, et <le proclamer les principes qui condamnaient les agresseurs.

J'avais, dans l'intérieur môme du gouvernement et de mon propre ministère, des embarras moins bruyants, mais non moins graves. Les gardes nationales, soit de Paris, soit des départements, leur organisation, leur administration, leur emploi, quand les circonstances le rendaient nécessaire, étaient dans mes attributions et sous ma responsabilité ofncielles; mais je n'avais, à cet égard, aucun pouvoir réel. Non-seulement le 29 juillet, au milieu de la lutte, l'élan spontané de la garde natio- nale renaissante à Paris en avait déféré le commande- ment au général La Fayette; mais quatre jours après, le 2 août, avant que les Chambres se fussent réunies et que M. le duc d'Orléans, comme lieutenant général du royaume, eût présidé à l'ouverture de leur session, M. de La Fayette avait annoncé, dans un ordre du jour à la garde nationale de Paris, que « d'accord avec la pen- sée du prince, il acceptait l'emploi de commandant général des gardes nationales de France. » Garderait-il cet emploi sous la monarchie constitutionnelle rétablie? Et, s'il le gardait, comment serait réglé ce pouvoir

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exceptionnel, excentrique? Quels seraient ses rapports avec la royauté, avec les ministres responsables, spé- cialement avec le ministre de l'intérieur? Le doute était grave. Le doute même écarté, la question d'or- ganisation qui restait à résoudre était, pratiquement comme constitutionnellement, très-difficile et délicate ; elle com-ait risque de devenir une question, non-seu- lement d'amour-propre entre les personnes, mais de passion entre les partis ; elle excitait dans le gouverne- ment une sérieuse préoccupation, et autour du gou- vernement une assez vive rumeur.

M. de La Fayette en était lui-même très-préoccupé et prenait ses précautions pour qu'elle fût résolue comme il lui convenait. Je reçus, non pas de lui-même, mais de son état-major, une note sans signature, ainsi con- çue:

c< Dans l'état notre heureuse et dernière révolu- tion nous a placés, lors({ue des millions de citoyens sont en mouvement et s'organisent provisoirement en- gardes nationales, lorsqu'il se prépare une organisation définitive d'après une nouvelle loi qui aura besoin d'en- semble et de confiance, et lorsque la malveillance, dé- clarée ou secrète, mais non douteuse, des Puissances étrangères exige qu'on leur montre une nation armée, palpitante de patriotisme, et ralliée non-seulement à la liberté, mais à la forme de gouvernement que nous avons choisie, convient-il ou ne convient-il pas de pla- cer à la tite de ce grand mouvement un homme qui jouit de la confiance publique?

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MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (1830'. fil

« La population de Paris et de la Frarice l'a pensé. Ce fut aussi la première pensée du lieutenant général du royaume. C'est encore la pensée du Roi. Le général La Fayette lui-même le pense, puisiju'après s"ètre re- fusé avec obstination, en 1790, à ce vœu ardent de trois millions de gardes nationales, il vient de consentir à prendre le titre, et par conséquent les fonctions de commandant général des gardes nationales de France.

« Si le gouvernement du Roi pensait autrement, la chose est bien simple. Toutes les gardes nationales des départements, villes et villages, accourent à La Fayette. Il n'y a qu'à répondre aux lettres, aux députations, au mouvement général, que cette affaire ne le regarde plus et qu'ils sont invités à s'adresser au ministre de Fintérieur. Il est superflu de dire qu'il choisirait les termes les plus propres à diminuer le mauvais effet de cette réponse. Il y gagnerait personnellement , non- seulement du repos, mais une situation plus conforme à son goût, à la nature particulière de son existence patriotiiiue, et on a vu, dans le moment de crise, qu'il ne perdait pas à rester tout seul. Mais il croit, nous croyons tous que cet état de choses nuirait au grand mouvement français , à notre situation intérieure et' extérieure , et même au gouvernement du Roi.

« Cependant, aussi longtemps que le général La Fayette consentira à se charger de ce grand comman- dement, il ne faut pas que ce soit un titre sans fonc- tions, qui, au lieu de lui donner une influence utile, nuirait à celle (jui lui est personnelle et complè-

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exceptionnel, excentrique? Quels seraient ses rapports avec la royauté, avec les ministres responsables, spé- cialement avec le ministre de l'intérieur? Le doute était grave. Le doute même écarté, la question d'or- ganisation qui restait à résoudre était, pratiquement comme constitutionnellemcnt, très-difficile et délicate ; elle courait risque de devenir une question, non-seu- lement d'amour-propre entre les personnes, mais de passion entre les partis ; elle excitait dans le gouverne- ment une sérieuse préoccupation, et autour du gou- vernement une assez vive rumeur.

M. de La Fayette en était lui-même très-préoccupé et prenait ses précautions pour qu'elle fût résolue comme il lui convenait. Je reçus, non pas de lui-même, mais de son état-major, une note sans signature, ainsi con- çue:

« Dans l'état notre heureuse et dernière révolu- tion nous a placés, lorsque des millions de citoyens sont en mouvement et s'organisent provisoirement ei> gardes nationales, lorsqu'il se prépare une organisation définitive d'après une nouvelle loi qui aura besoin d'en- semble et de confiance, et lorsque la malveillance, dé- clarée ou secrète, mais non douteuse, des Puissances étrangères exige qu'on leur montre une nation armée, palpitante de patriotisme, et ralliée non-seulement à la liberté, mais à la forme de gouvernement que nous avons choisie, convient-il ou ne convient-il pas de pla- cer à la tite de ce grand mouvement un homme qui jouit de la confiance publique?

MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (1830 . fil

« La population de Paris et de la France l'a pensé. Ce fut aussi la première pensée du lieutenant général du royaume. C'est encore la pensée du Roi. Le général La Fayette lui-même le pense, puisqu'après s'être re- fusé avec obstination, en 1790, à ce vœu ardent de trois millions de gardes nationales, il vient de consentir à prendre le titre, et par conséquent les fonctions de commandant général des gardes nationales de France.

« Si le gouvernement du Roi pensait autrement, la chose est bien simple. Toutes les gardes nationales des départements, villes et villages, accourent à La Fayette. Il n'y a qu'à répondre aux lettres, aux députations, au mouvement général, que cette affaire ne le regarde plus et qu'ils sont invités à s'adresser au ministre de Fintérieur. Il est superllu de dire qu'il choisirait les termes les plus propres à diminuer le mauvais effet de cette réponse. Il y gagnerait personnellement , non- seulement du repos, mais une situation plus conforme à son goût, à la nature particulière de son existence patrioti(iue, et on a vu, dans le moment de crise, qu'il ne perdait pas à rester tout seul. Mais il croit, nous croyons tous que cet état de choses nuirait au grand mouvement français , à notre situation intérieure et^ extérieure , et même au gouvernement du Roi.

« Cependant, aussi longtemps que le général La Fayette consentira à se charger de ce grand comman- dement, il ne faut pas que ce soit un titre sans fonc- tions, qui, au lieu de lui donner une influence utile, nuirait à celle qui lui est personnelle et compté-

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tement étrangère à tout autre appui que lui-même.

« La place de commandant général des gardes na- tionales de France a des inconvénients et des dangers. La Fayette les a signalés plus que personne. Y a-t-il plus d'inconvénients et de dangers à ce qu'il ne s'en charge pas? Voilà la question, moins pour lui que pour la chose publique et le gouvernement.

« Sans doute il serait plus commode à la division de l'intérieur de tout arranger par des commis. Mais tel n'est pas l'état des choses ; et les habitudes mihtaires sont tellement enracinées depuis trente ans que La Fayette est le seul homme en France qui puisse re- mettre à sa place l'autorité civile et municipale.

« 11 y a un exemple qui simplifie tout: le maréchal Moncey commandait les gendarmeries de France. Il avait un chef d'état-major qui transmettait ses ordres. On l'appelait inspecteur général. 11 avait des bureaux. On lui rendait compte. Et cela n'empêchait pas les corps, les compagnies, les brigades de gendarmerie, de com- muniquer avec le ministère de l'intérieur et. les auto- rités civiles, jusques et compris les maires de village auxquels les gendarmes étaient soumis.

(( Il faudrait donc un inspecteur général faisant les fonctions de chef d'état-rnajor sous les ordres du géné- ral en chef, avec des sous-inspecteùrs généraux, des bureaux, etc.... »

11 y avait, dans ce langage, un peu plus de personna- lité vaniteuse qu'il ne convenait à une situation si forte et à une fierté si légitime. La fierté d'ailleurs ne man-

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qiiait point d'adresse; les auteurs de la note avaient eu soin de mettre le Roi hors de cause en affirmant qu'il pensait, comme roi, ce qu'il avait pensé comme lieu- tenant général du royaume. La question était posée uniquement entre M. de La Fayette et le ministre de l'intérieur, je pourrais dire les bureaux du ministère de rintérieur, car c'était aux bm^eaux seuls, aux com- mis, que la note imputait les objections. La lutte n'eût été ni possible, ni même utile pour l'autorité des vrais principes régime constitutionnel; il y a des situa- tions où le silence parle plus haut que toute discussion. Je m'en abstins complètement, et le 16 août, une or- donnance du Roi, proposée et contresignée par moi, nomma M. de La Fayette commandant général des gar- des nationales du royaume, « en attendant la promul- gation de la loi sur leur organisation. » Cette réserve d'avenir, que M. de La Fayette ne contestait point , fut ma seule marque de résistance. L'ordonnance parut le 48 août dans le Monileur, et le lendemain je reçus de M. de La Fayette cette lettre : « Le hasard a fait, mon cher ami, que je n'ai pas lu hier le Moniteur; ce n'est que le soij:- que j'ai reçu votre lettre officielle; ce qui m'a fait manquer à deux devoirs, présenter mes res- pects au Roi et aller chez vous, ce que je réparerai au- jourd'hui. J'ai aussi à demander au Roi et à son minis- tre la permission de leur désigner le général Dumas comme major-général des gardes nationales de France. C'est au général en chef à nommer son chef d'état- major. Mais cette fois l'armée est si nombreuse et la

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carrière si vaste que cela vaut bien la peine d'une pré- sentation au Roi et au minisire. Au reste, c'était chose convenue d'avance, comme vous savez. Dumas est l'homme qu'il nous faut pour l'état-major de cette grande direction et pour nos rapports mutuels. Je vois avec grand plaisir que vous pressez l'organisation défi- nitive, et je suis charmé de votre bonne pensée pour le choix du secrétaire de la commission. Mille amitiés. »

Tant que dura cette situation, prise des deux parts avec autant de convenance que de franchise, il n'y eut, entre M. de La Fayette et moi,- aucun embarras. Il me demandait de bonne grâce mon concours qu^and l'ac- tion officielle d'un ministre responsable était évidem- ment nécessaire; et de mon côté, je me gardais soi- gneusement de m'immiscer dans l'exercice de l'autorité dont il portait le nom, ne voulant ni l'entraver par de mesquins débats, ni la consacrer en m'y associant. Le 29 août, le Roi, entouré de toute la famille royale et d'un brillant cortège, passa au Champ-de-Mars une re- vue solennelle de toute la garde nationale conyriandée par M. de La Fayette, et distribua aux bataiUons leurs drapeaux. Je n'assistai point à cette solennité. ,

Au milieu des difficultés et des ennuis de ces ques- tions d'organisation et de personnes politiques, je trou- vais, dans d'autres attributions de mon département, un intérêt et un travail plus doux. Dès que je regardai aux rajiports du gouvernement avec les sciences, les lettres et les arts, mon sentiment fut qu'il fallait sortir ici de l'ornière arlministrative et agir autrement que

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par des commis et des instructions. Pour traiter con- venablement avec les lettrés et les artistes, ce n'est pas assez d'une sympathie générale et protectrice; il faut vivre avec eux dans des habitudes un peu intimes; il faut leur témoigner et leur inspirer une confiance sans prétention et sans apprêt. L'esprit est une puissance libre et fière, et qui ne donne sincèrement sa bienveil- lance que lorsqu'elle se sent respectée dans sa dignité et sa liberté. C'est aussi une puissance qui veut être comprise et aimée; elle attend de ses patrons autre chose que leurs faveurs; elle n'est 'satisfaite et recon- naissante que lorsqu'elle rencontre en eux une appré- ciation intelligente et vive de ses mérites et de ses œuvres. C'était mon goût naturel de donner à mes rapports avec le monde lettré ce caractère. Pour être sûr que, dans les détails quotidiens des affaires, il ne leur manquerait jamais, j'appelai auprès de moi comme chefs, l'un de la section des sciences et des lettres, l'autre de la section des beaux-arts, deux jeunes gens, M. Hippolyte Royer-CoUard et M. Charles Lenormant, ylevés tous deux dans la société la plus cultivée, formés de bonne heure à l'estime, au goût et à la pratique des travaux intellectuels, et doués l'un et l'autre d'un ca- ractère aussi indépendant que leur esprit était distin- gué. J'avais la confiance que, dans leurs délicates attri- buions, ils ne seraient jamais de routiniers commis, et ils devinrent bientôt pour moi d'aussi utiles qu'af- fectueux collaborateurs. Ils m'aidèrent efficacement à repousser l'c.'sprit de réaction qui voulait i)énétrer dans

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le monde savant, et qui ne tient compte ni des droits^, ni de la gloire. Nous l'aurions encore plus complète- ment écarté si, par routine bien plus que par passion, le gouvernement ne lui eût ouvert une porte en exi- geant, des hommes attachés à certains établissements purement scientifiques ou littéraires, comme le Bu- reau des Longitudes, le Jardin des Plantes, le Collège de France, les Bibliothèques, etc., le serment politique dont les grands corps savants, comme Tlnstitut, ont toujours été exempts. Cette exigence coûta à ces éta- blissements deux hommes éminents, M. Augustin Cau- chy et M. le docteur Récamier. Je n'ai pas, quant au serment, l'insouciance qu'on a quelquefois affichée; c'est, dans l'ordre politique, un lien moral qu'il est naturel d'imposer à tous ceux qui prennent part aux affaires publiques; et rien ne prouve mieux son impor- tance que ce désir général d'en être affranchis qui éclate parmi les hommes, quand ils l'ont, pendant quelque temps, scandaleusement méprisé. Mais prendre le salaire payé par l'État, et non la nature des fonctions, pour principe de l'obligation du serment politique, et, à ce titre, l'imposer à des astronomes, à des archéolo- gues, h des botanistes, à des orientalistes, à des artistes, c'est, à coup sûr, l'une des plus grossières idées et des plus ridicules fantaisies dont les séides fanatiques ou les serviles adorateurs du pouvoir se soient jamais avisés.

Dans le mouvement intellectuel qui a honoré la Res- tauration, le réveil du goût pour les anciens monu-

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ments historiques de la France et rétude des littératures étrangères avaient tenu une grande place. Quelques mesures avaient dès lors été tentées pour arrêter la ruine des cbefs-d'œuvre de l'art français et pour faire connaître à la France moderne les chefs-d'œuvre des lettres européennes. Mais à l'une et à l'autre, de ces tentatives il manquait un centre fixe et des moyens d'action assurés. Si on veut que les nobles aspirations de l'intelligence humaine ne soient pas des élans sté- riles et des éclairs passagers, il faut se hâter de leur donner l'appui d'institutions permanentes; et pour que les institutions durent et se fondent, il faut les remettre , dès leur début , aux mains d'hommes capables de les rendre promptement efficaces, .l'eus cette fortune de trouver, dans mes relations inti- mes, les deux hommes les plus propres, l'un à pour- suivre et à populariser la restauration des anciens monuments de la France, l'autre à répandre la con- naissance et le sentiment des grandes productions littéraires du génie européen. Jeune encore, M. Vitet s'était déjà fait remarquer des plus difficiles juges par ce sentiment vif et ce goût pur du beau, par ces con- naissances variées et précises dans l'histoire des arts, par cette finesse à la fois critique et sympatliique dans l'appréciation de leurs œuvres qui, bien qu'il n'ait ja- mais pratiqué aucun art, ont fait de lui, dans l'opinion des artistes eux-mêmes, tout autre chose qu'un savant ou un amateur. Déjà arrivé au contraire à la dernière limite de l'âge mûr, et après avoir tenté avec indéi)en-

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dance toutes les carrières comme approfondi avec pas- sion toutes les études, M. Fauriel, esprit étendu et déli- cat, érudit et critique sévère quoiqu'un peu fantasque, helléniste, orientaliste, philologue, philosophe, histo- rien, s'était enfin arrêté dans l'histoire littéraire et com- parée de l'Europe. Le Roi approuva, sur mon rapport *, que M. Vitet fût nommé inspecteur général des monu- ments historiques, et le duc de Broghe, à ma demande, fit créer, pour M. Fanriel, dans la Faculté des lettres de Paris, une chaire de littérature étrangère. M. Vitet n'est plus inspecteur général. M. Fauriel est mort. Mais ils ont, l'un et l'autre, fondé l'œuvre à laquelle ils ont, les premiers, mis la main.

Mes collaborateurs ainsi choisis, quand je voulus agir au dehors et exercer, avec un peu de discernement et de dignité, quelque influence sur les travaux des lettres et des arts, des difficultés de toute sorte s'éle- vèrent. Les moyens me manquaient pour soutenir, au milieu du trouble général des affaires, les grandes en- treprises scientifiques qui avaient besoin d'encourage- ment. J'eus quelque peine à mettre , par une forte souscription, M. Didot en état de commencer sa nou- velle édition du Trésor de la langue grecque d'Henri Etienne, dont il avait préparé les matériaux. Je me pro- posais de rétablir une censure dramatique sérieuse, décidée à défendre hautement l'honnêteté pubhque contre le cynisme et l'avidité des entrepreneurs de

1 pièces liistoriques, IV.

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corruption. Les yanités littéraires, les assurances dé- clamatoires et les spéculations intéressées, secondées par rimpréyoyance et la faiblesse de nos mœurs, se mirent en travers avec tant de vivacité que je n'eus pas le temps de les vaincre et d'exécuter mon dessein. La politique pénétrait jusque dans la sphère des arts; comme ailleurs les passions populaires voulaient faire la loi, et l'esprit démocratique cherchait ses satisfactions; les hommes médiocres entendaient être traités comme les hommes éminents et les élèves comme les maîtres. Les choses avaient leurs embarras aussi bien que les personnes; il fallait terminer des monuments commencés, discontinués, repris sous des régimes divers, et qui avaient plus d'une fois changé de destination. La plupart de ces petits problèmes de prudence et de convenance ne me donnèrent pas grand'peine à résoudre. En même temps que je faisais reprendre les travaux de l'Arc de triomphe de l'Étoile, je pressai le sculpteur Lemairc de commencer sans retard le fronton de l'église de la Madeleine, que les amis du régime impérial prétendaient transformer de nouveau en temple de la Gloire et que je voulais con- server à la foi. Le palais de Versailles était menacé; on ne savait quel emploi lui donner ; les démocrates, qui détestaient ces splendeurs de Louis XIV, et les éco- nomes, qui redoutaient les frais d'entretien, parlaient de le démolir ou d'en faire de vastes casernes dont on débarrasserait Paris. Je proposai au Roi d'y établir un grand musée ethnographique seraient recueillis les

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monuments et les débris des mœurs, des usages, de la vie civile et guerrière de la France d'abord, et aussi de toutes les nations du monde. Mais le Roi avait déjà, sur Versailles, son idée qui valait mieux que la mienije, et dont il cammenca aussitôt l'exécution en décidant que la statue équestre de Louis XIV serait placée dans la grande cour du cliàteau. Nous avions à régler la décoration intérieure de la salle des séances de la Chambre des députés. Il fut arrêté qu'elle se compose- rait de trois grands tableaux et de deux statueSj^placés au-dessus et sur les deux côtés du bureau. Au centre, le Serment du Roi, dans la séance du 9 août, les Chambres lui avaient déféré la couronne. A droite, r Assemblée constituante, après la séance royale du 23 juin 1789, et Mirabeau répondant à M. de Brézé : « Allez dire à ceux qui vous ont envoyé que nous sommes ici par la puissance du peuple et que nous n'en sortirons que par la force des baïonnettes. » A gauche, la Convention nationale au milieu de l'émeute du 1"' prai- rial an m (20 mai 1795) et son président Boissy-d' An- glas saluant respectueusement la tête du représentant Féraud que les insurgés lui présentaient au bout d'une pique. Deux grands souvenirs, l'un de résistance au- l)ouvoir, l'autre de résistance à l'anarchie. Les deux statues devaient être deux figures allégoriques, l'Ordre et la Liberté. L'exécution en fut confiée au statuaire Pradier. J'aurais voulu charger aussi des trois tableaux les maîtres de fécole, MM. Ingres, Gérard, Paul Dela- roche; mais l'esprit démocratique s'y opposa et réclama

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in^érieusement le concours: épreuve excellente à l'en- trée des diverses carrières et pour mesurer les jeunes talents encore peu connus, détestable quand on vou- drait avoir l'œuvre des talents célèbres, car ils ne s'y présentent pas. J'espérais apporter quelque remède aux inconvénients du concours en appelant les artistes les plus éminents à en juger les résultats avec leur indé- pendance et leur autorité ; mais ce jury ne devait être nommé qu'au moment les esquisses seraient prêtes. Quand le moment vint, j'étais sorti des affaires, et par un excès de fantaisie démocratique, les concurrents furent chargés de choisir eux-mêmes leurs juges. Un grand nombre d'esquisses étaient présentées : le prix pour le Serment du Roi au 9 août fut donné à celle de M. Court, dont le tableau a occupé la place assignée à ce sujet jusqu'à la révolution du 54 février 1848, qui l'en fit dis- paraître percé de balles. Cette toile mutilée a trouvé, dit-on, un refuge dans des magasins le tableau de M. Hesse, représentant l'Assemblée ConslUuante et Mi- rabeau dans la séance du 23 /i<//t 1789, est allé la re- joindre. Le Boisstj-iV Amjlas, présidant la Convention nationale, par M. Vinchon, a été envoyé en présent à la ville d'Annonay, patrie du courageux président; et je garde dans mon cabinet une esquisse très-fidèle du Serment du Roi que M. Couder avait envoyée au con- cours. Les images ont été dispersées comme les acteurs. Parmi les monuments dont on reprit alors les tra- vaux, un seul, le Panthéon, fut, pour moi, l'occasion 4' une faute, et faillit amener d'assez graves embarras.

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Qu'une nation honore avec éclat les grands honimçs qui Font honorée, c'est un acte juste et un sentiment généreux; mais on n'honore i»as dignement les morts si la religion n'est i)as pour accueillir et consacrer les hommages qu'on leur rend; c'est à elle qu'il appartient de perpétuer les souvenirs et de prendre sous sa garde les tombeaux. Les morts les plus illustres ont besoin de reposer dans les temples l'immortalité est tous les jours proclamée, et leur culte est bien froid et bien précaire quand on le sépare du culte de Dieu. Ce fut, en 1791, une fausse et malheureuse idée d'enlever l'é- glise de Sainte-Geneviève aux chrétiens pour la dédier aux grands hommes, et le nom païen de Panthéon, auquel vint bientôt s'accoler le nom odieux de Marat, fit tristement éclater le caractère de cette transforma- tion. Elle était abolie en 1830; le grand esprit de l'em- pereur Napoléon en avait compris le vice, et en laissant les grands hommes dans l'église de Sainte-Geneviève, il avait décidé qu'elle serait rendue au culte chrétien. Le roi Louis XVllï avait poursuivi cette pensée de répa- ration intelligente et morale '. En fait, l'œuvre n'était qu'imparfaitement accomphe; mais, en principe, elle était décrétée. Nous rentrâmes dans la mauvaise voie. Le Panthéon fut rendu aux seuls grands hommes. Ce fut, au miheu de notre résistance générale aux prétentions révolutionnaires , un acte de comptai - sance pour une fantaisie élevée, mais déclamatoire, et qui méconnaissait les conditions du but auquel

^ Pièces historiques, n" V.

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elle aspirait. J'avais, en commettant cette faute, un secret sentiment de déplaisir, et pour en atténuer les conséquences, l'ordonnance porta « qu'une com- mission serait chargée de préparer un projet de loi pour déterminer à quelles conditions et dans (pielles formes ce témoignage de la reconnaissance nationale serait décerné au nom de la patrie. » La commission, instituée pour gagner du temps, était composée de façon à faire espérer aux partisans de la mesure une prompte satisfaction de leur désir; M. de La Fayette et M. Dé- ranger en étaient membres. Mais l'impatience populaire ne voulut pas attendre l'avis des hommes môme les plus populaires : un rassemblement nombreux promena dans Paris les bustes du général Foy et de M. Manuel, annonçant l'intention de se porter vers le Panthéon et d'en forcer les portes i)onr les y installer sur-le-cham}>. M. Odilon Barrot, alors préfet de la Seine, eut grand'- peine à obtenir des meneurs de la foule qu'ils renon- çassent à ce dessein, et que les deux bustes fussent dé- posés à l'Hôtel-de-Ville en attendant l'hommage légal qui leur était destiné. Peu de jours après ce tumulte bruyant et vain, M. Déranger, avec sa prudence accou- tumée et sa prévoyante crainte du ridicule, se retira de la commission, il fut aussitôt remplacé par M. Ca- simir Delavigne, mais qui ne poursuivit pas vivement la préparation du projet de loi remis à ses soins.

Lorsque, après de longues années, on recueille ses souvenirs, on est étonné des rapprochements qui s'opè- rent dans la mémoire et qu'on n'avait pas remarqués

74 CHAPITRE X.

au moment s'accomplissaient les faits. A la même époque^ peut-être le même jour éclatèrent dans les rues de Paris,, à la suite de la mesure prise sur le Pan- théon, ces désordres dont une impression désagréable m'est restée, M. Lenormant m'amena à déjeuner M. Ros- sini, à qui la révolution de Juillet avait causé des déplai- sirs que j'aurais voulu lui faire oublier. Le roi Charles X l'avait traité avec une juste faveur; il était inspecteur général du chant, recevait, outre ses droits d'auteur, un traitement de 7,000 fr., et quelques mois aupara- vant, après l'éclatant succès de Guillaume Tell, la liste civile avait signé avec lui un traité par lequel il s'enga- geait à écrire encore, pour la scène française, deux grands ouvrages. Je désirais nue le pouvoir nouveau lui témoignât la môme bienveillance, et qu'en retour il nous thit ses promesses de chefs-d'œuvre. Nous cau- sâmes avec abandon. Je fus frappé de son esprit animé, varié, ouvert à toutes choses, gai sans vulgarité et mo- queur sans amertume. Il me quitta après une demi- heure de conversation agréable, mais qui n'eu't point de suite, car je ne tardai pas à sortir des aflaires. Je restai avec ma femme ([ue la personne et la conversa- tion de M. Rossini avaient intéressée. On amena dans le salon ma fdle Henriette, petite enfant qui commençait à marcher et à jaser. Ma femme se mit à son piano, et joua quelques passages du maître qui venait de nous quitter, de Tancrède, entre autres. Nous étions seuls; je passai ainsi je ne sais quel temps, oubliant toute préoccupation extérieure, écoutant le piano, regardant

MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (1830.. 75

ma fille qui s'essayait à courir, parfaitement tranquille et absorbé dans la présence de ces objets de mon affec- tion. Il y a près de trente ans; il me semble que c'était hier. Je ne suis pas de l'ayis de Dante :

Nessun inaggior dolore Che ricordarsi del tempo felice Nella miseria.

« Il n'y a point de douleur plus amère que de se souvenir du temps heureux quand on est dans le malheur. »

Un grand bonheur est au contraire, à mon sens, une lumière dont le reflet se prolonge sur les espaces même qu'elle n'éclaire plus; quand Dieu et le temps ont apaisé les violents soulèvements de l'âme contre le mal- heur, elle s'arrête et se complaît encore à contempler dans le passé les biens charmants cj^u'elle a perdus.

Comme ministre de l'intérieur, le rétablissement de l'ordre et d'une administration régulière était ma mis- sion et ma préoccupation principale, mais non pas la seule; les affaires du dehors tenaient, dans le gouver- nement du dedans, une place immense; côte à côte de l'esprit de révolution marchait l'esprit de guerre ; la po- litique de résistance à l'anarchie était impossible et vaine sans la politique de la paix.

Peuples et rois, l'Europe, en en exceptant les fauteurs et les rêveurs de révolution, a offert en 1830 et dans le» années qui suivirent de près, je pourrais dire de 1830 à i8i8, un rare et grand spectacle; elle a eu la passion de la paix. Jamais tant de causes de guerre n'ont éclaté

76 CHAPITRE X.

en si peu d'années ; en France, une grande révolution et ses ébranlements prolongés; des révolutions accom- plies sur toutes les frontières de la France, en Belgique, en Suisse, en Espagne; des révolutions tentées au centre et aux extrémités de l'Europe, en Allemagne, en Po- logne, en Italie ; toutes les questions et toutes les com- plications internationales que les révolutions soulè- vent; d'autres questions, non révolutionnaires, mais politiquement grandes et difficiles; l'Empire ottoman de plus en plus chancelant; l'Asie de plus en plus par- tagée et disputée entre l'Angleterre et la Russie; la France conquérante en Afrique; dans le nouveau monde, la France et l'Angleterre, l'Angleterre et les États-Unis, les États-Unis et la France engagés dans de vifs débats de territoire, d'argent, d'influence, d'hon- neur. Jadis la guerre serait, je ne sais combien de fois ni pour combien de temps, sortie de ces questions; de nos jours, à peine quelques mouvements de guerre partiels et passagers; de toutes parts on s'est hâté de couper court aux événements; le monde est' resté im- mobile au milieu des orages; la paix a résisté et survécu à tous les périls.

Est ce progrès de la sagesse et de la vertu des hommes? Les questions de paix et de guerre seraient-elles, de nos jours, plus scrupuleusement pesées que jadis, et lente- ment décidées par des principes de droit ou par des considérations de justice et d'humanité?

Je ne suis point de ceux qui mettent leur orgueil, un sot orgueil, à ne pas croire à l'empire des idées mo -

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raies; je suis convaincu que cet empire est réellement en progrès de nos jours dans les raj^ports des iptions, et (jue les considérations de droit et de bonheur public exercent sur les questions de paix et de guerre bien l)Ius d'influence que jadis. Mais elles n'y dominent point; nous avons passé une partie de notre vie à voir ces questions régies par de tout autres mobiles; et si les passions qui poussent à la guerre se réveillaient effec- tivement en Europe, je doute fort que les principes de justice et d'humanité fussent en état d'y opposer un suffisant obstacle.

Serait-ce que les révolutions, au milieu d'une civili- sation brillante et douce, ont énervé les nations qui les ont subies, et l'amour de la paix aurait-il aujourd'hui sa source dans la mollesse des mœurs et dans le besoin de ces jouissances matérielles que la paix seule permet et procure?

A cette crainte, de glorieux exemples répondent : pas plus depuis 1811 qu'auparavant, la vigueur guerrière ne nous a manqué toutes les fois qu'elle nous a été de- mandée. Les Français en Algérie et en Crimée, comme les Anglais en Crimée et dans l'Inde, se sont chargés de prouver avec éclat que la civilisation n'énerve point les peuples, et que les douceurs de la vie civile ne sont point inconciliables avec les ardeurs de l'esprit mili- taire et les rudes épreuves de la vie des camps. Mais des faits encore plus décisifs et d'un sens {)lus politique tranchent cette question.

Deux États surtout, (]ui n'avaient point eu de révolu-

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tion à subir et n'en ressentaient ni la lassitude ni les embarras^ l'Angleterre et la Russie, auraient pu, de 1830 à 1848, troubler, par leur ambition, la paix de l'Europe. Ce sont précisément ceux où, durant cette époque, l'esprit pacifique a le plus fermement dominé. En Angleterre, c'est la nation elle-même qui, de 1830 à 1853, a voulu énergiquement la paix : par bon sens et intelligence de ses vrais intérêts, par goût pour l'acti- vité féconde de la vit pacifique, par esprit chrétien. Les croyances religieuses ne sont, chez ce peuple, ni de simples règles pour la vie privée, ni de pures satisfac- tions de la pensée et du cœur ; elles entrent dans la vie politique; elles pèsent sur la conduite de l'homme public comme sur la conscience du simple particulier. Ce sont en général les sectes dissidentes qui s'émeuvent passion- nément les premières pour quelque but pratique com- mandé, à leurs yeux, par la religion, et qui commen- cent à le poursuivre. Le mouvement passe bientôt dans toute l'Église chrétienne du pays, puis dans la société civile elle-même, et le gouvernement, à son tour, ou bien s'y associe parce qu'il l'approuve, ou bien se ré- signe à le suivre. Ainsi ont été abolis la traite et l'escla- vage des noirs; ainsi a dominé en Angleterre, jusqu'à ces dernières années, l'esprit de paix, puissant à la fois par la sagesse des intérêts matériels et par l'énergie des convictions religieuses, et imposé par la population même à son gouvernement (jui, du reste, dans le cours de cette époque, ne s'est point défendu de ce sentiment public, et en a fait volontiers la règle de sa politique.

MOxN MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (1830). 79

La nation russe est loin déjouer, dans ses alTaires, le même l'ôle que la nation anglaise dans les siennes, et si elle y influait beaucoup, ce ne serait probablement pas dans le même sens. La Russie en est précisément à ce degré de civilisation les peuples rudes, hardis, dé- voués, peu réfléchis, peu prévoyants et profondément ignorants des faits compliqués et lointains, sont d'excel- lents instruments de guerre et de conquête, et suivent aveuglément les chefs qui les y conduisent. Mais, mal- gré le profond déplaisir que lui avait causé la révolution de Juillet et la malveillance qu'il portait au roi Louis- Philipi^e, l'empereur Nicolas voulait la paix. Gouverner fortement ses États, peser sur l'Europe dans l'intérêt de l'ordre et des rois, sans y jeter lui-même aucune com- phcation nouvefle, pratiquer au dehors la politique tra- ditionnelle de la Russie sans en presser par aucune grande entreprise la marche et les résultats, telle était la pensée dominante de ce prince vigilant, actif, très-pré- occupé de la puissance de son empire et de son nom, mais au fond peu ambitieux, peu avide comme peu ca- pable de renom militaire, et plus hautain que hardi dans l'exercice du pouvoir absolu. 11 eût pu être tenté de profiter, par la guerre, des troubles de l'Europe; il aima mieux les grands airs de la domination en Eu- rope, au sein de la paix.

En présence de l'Angleterre et de la Russie ainsi déci- dées pour la politique pacifique, l'Autriche et la Prusse l'étaient aussi, et bien plus nécessairement. L'Aiitriclie ne se préoccupe guère que de conserver et d'unir les

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États hétérogènes qu'elle possède ; la Prusse, nation en- core incertaine de son avenir, la seule peut-être aujour- d'hui en Europe qui soit réellement travaillée d'un inquiet désir d'agrandissement, ne peut songer à élever, par elle-même et seule, aucune question européenne. Son gouvernement, d'ailleurs, assailli au dedans par les exigences libérales, est peu enclin à se hasarder dans de grands desseins, et ne fait au dehors que ce qu'il juge indispensable pour donner quelque satisfaction à l'orgueil national.

La paix donc, même achetée par d'assez pénibles sa- crifices, était en 1830 dans le goût et la volonté des grands États européens. Le parti révolutionnaire en France méconnut complètement cette situation; do- miné par ses routines au moins autant que par ses pas- sions, il crut la guerre inévitable pour la France comme nécessaire pour lui-même, et se portant l'aveugle héri- tier à la fois de la Convention et de l'Empire, il arbora le double drapeau de l'esprit de propagande et de l'esprit de conquête, se promettant cependant, quan'd il entre- rait en action, de trouver en Europe des alliés.

De toutes ses chimères, celle-ci était peut-être la plus étrange. L'esprit révolutionnaire de nos jours n'admet aucun système régulier et stable de société ni de gou- vernement; il est la destruction universelle et l'anarchie continue; il peut susciter des conspirations etdes insur- rections; il peut, s'il triomphe un moment, faire, pour un moment aussi, des conf|uêtcs; il a partout, dans les populations, des adeptes, des conij)liccs et des dnpes;

MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (18d0). 81

mais il ne saurait avoir des gouvernements pour alliés, car, pour aucun gouvernement, il n'est lui-même un allié possible. On ne pouvait, en 1830 et 1831, entendre sans sourire les orateurs de ce parti, M. Mauguin entre autres, disposant, pour remanier de concert avec eux l'Europe, aujourd'hui du cabinet de Saint-Pétersbourg, demain de celui de Berlin, et dans leurs accès de badau- derie diplomatique, contractant, selon leur fantaisie, des alliances avec ces mêmes gouvernements qu'ils in- juriaient, menaçaient et minaient incessamment. - Non-seulement les révolutionnaires de 1830 et 1831 ne pouvaient avoir aucun gouvernement pour allié, mais c'était contre eux que s'alliaient tous les gouver- nements. Ces faits si nouveaux qui avaient commencé en 1815 et qui se confirmaient en 1830 avec tant d'en- semble, cet accord permanent entre des puissances jadis si divisées, cette suspension des ambitions et des riva- lités royales et nationales, cette passion européenne de la paix, c'était la crainte de l'esprit de propagande et de conquête révolutionnaire qui les avait suscités et qui les maintenait, La fatigue, bien que réelle, y avait moins de part que prévoyance ; on savait que toute grande guerre courrait le risque de devenir une guerre de ré- volution, et c'était un risque qu'on ne voulait pas cou- rir. L'Europe se tenait immobile pour ne pas fournir à l'esprit révolutionnaire quelque occasion de tenter de nouveau le bouleversement universel.

Cette situation et cette disposition de l'Europe, que les révolutionnaires de 1830 ne surent pas ou ne vou-

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lurent pas reconnaître, le roi Louis Philippe les comprit sar-le-cliamp. A peine roi, il vit clairement que la cause de l'ordre au dedans et celle de la paix au dehors étaient étroitement liées, et plus résolument encore qu'il n'était entré dans la politique de la résistance, il se voua à la polititjue de la paix. C'était, de sa part, un courage sensé et nécessaire, mais difficile et méritoire, car en servant ainsi les vrais intérêts de la France, il blessait ses préjugés et ses passions d'habitude; en re- poussant toute idée de guerre agressive, il se donnait la propagande révolutionnaire à combattre et les traités de 1815 à maintenir.

La France, qui ne veut plus de révolutions chez elle, même quand elle en laisse faire, les aime encore ail- leurs. Ce mouvement suscité ])ar ses exemples lui plait, et elle se persuade que, dans tous ses imitateurs, elle trouvera des amis. On a d'ailleurs si follement mêlé, parmi nous, les idées de justice, de réforme, de liberté et de progrès social avec l'idée de révolution, que par- tout où une révolution éclate, notre premier; instinct est de croire que le progrès commence, que la justice et la liberté vont s'établir, et nous nous faisons un hon- neur, et presque un devoir, d'en être de loin les pa- trons. Puis, quand les révolutions, par leurs excès ou par leurs échecs, ont trompé notre espoir, leurs pro- scrits et leurs réfugiés affluent chez nous; un vif inté- rêt s'attache à leurs souffrances, à leur dévouement, à leur courage. Les réactions qui succèdent aux révolu- tions font, dans leurs rigueurs, une confusion déplo-

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rable des honnêtes gens et des mallionnêtes gens, des «esprits généreux et des brouillons incurables, des nial- lieurs mérités et des malheurs injustes; le sentiment très-légitime qu'inspirent les uns s'étend sans discerne- ment sur les autres; un jour, il se refroidira et s'étein- <lra peut-être au détriment de tous, sans plus de discer- nement ni d'é(piité; mais, en attendant, une sympathie ^iveugle blesse les principes du droit des gens et com- promet la politique nationale au delà de ce qui est aux droits du malheur.

Que les amis de la paix et de la politique honnête y pensent sérieusement: il y a une question grave, sur laquelle le droit public européen et la législation inté- rieure des pays civilisés sont vraiment dans l'enfance, ï.e droit d'asile est, pour les États indépendants, une noble et nécessaire prérogative; les États libres se font un juste honneur d'assurer, aux étrangers comme aux nationaux, la protection de leurs lois; en même temps «ju'ils soulagent ainsi de grandes infortunes, ils vien- nent en aide à leurs voisins en facilitant ces bannisse- ments volontaires qui, après les troubles politiques, émoussent les réactions et donnent aux périls comme aux haines le temps de s'apaiser. Mais si ce beau droit devenait un principe de déloyauté nationale et une source d'embarras intérieurs et extérieurs sans cesse renaissants, il succomberait tôt ou tard sous ses pro- pres abus. Nos faibles et incohérentes idées à cet égard n'ont pas seulement aggravé pour nous, pendant plu- sieurs années après 1830, les difficultés de la paix; elles

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ont vicié la paix même et empêché qu'elle ne portât tous ses fruits.

J'en dirai autant des idées et des dispositions publi- ques quant aux traités de 1815. Personne ne proposait de méconnaître et de briser ces traités, car on voulait la paix; mais on voulait en même temps les res- pecter et les maudire, et menacer sans agir. Atti- tude aussi malhabile que peu digne, car on inspi- rait au dehors la méfiance par les paroles au moment même l'on s'appliquait à la dissiper par la con- duite, et tandis qu'on demandait au gouvernement de maintenir la paix , on lui imposait des démon- strations et un langage qui rendaient la paix et plus difficile et toujours précaire. En même temps que l'Eu- rope souhaitait la paix, elle était décidée et prête, si son maintien devenait trop difficile, à nous faire de nou- veau cette guerre de coalition générale à laquelle Napoléon avait succombé. Entre les quatre grandes puissances, la coalition subsistait toujours, et elles étaient bien résolues à maintenir, contre l'esprit de propagande révolutionnaire ou de conquête impériale, l'état territorial et l'ordre européen. Et les grands peu- ples eux-mêmes, les Anglais, les Allemands, les Espa- gnols, les Russes, auraient de nouveau passionnément secondé leurs gouvernements dans cette lutte, car l'es- prit d'indépendance, de dignité et de rancune nationale était plus puissant, chez eux, que l'esprit de révolution. La France de son côté, malgré la vivacité des impres- sions et des démonstrations populaires, n'était m en

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disposition, ni en mesure d'affronter de tels périls, car elle ne vivait plus sous Timpulsion des intérêts ambi- tieux et des passions jeunes qui l'y avaient jetée une première fois; l'esprit révolutionnaire déclamait encore et agitait les masses; mais il ne les enflammait plus d'une fièvre ardente et dévouée, et il n'avait plus de grande proie matérielle ni morale à leur offrir. Toute entreprise agressive, plus bruyante que nationale, eût abouti à des calamités déplorables, et peut-être à des mécomptes ridicules. Et pourquoi s'y engager? Quelle nécessité ? Quel devoir ? La France venait d'accomplir l'acte d'indépendance politique le plus éclatant qui se pût imaginer, et cet acte était partout accepté; elle mo- difiait ses institutions sans que personne, en Europe, lui suscitât le moindre obstacle. Tout ce qu'elle pouvait réclamer au nom du droit lui était assuré ; elle était, sans effort, en possession des deux biens auxquels ont toujours le plus aspiré les peuples, la liberté et la paix. Si elle eût jeté au vent ces bienfaits du ciel pour repor- ter partout en Europe et rappeler sur elle-même les deux fléaux qui ont le plus dévasté les sociétés humai- nes, l'anarchie et la guerre, la France eût commis l'acte de démence le plus absurde et le plus coupable qui se fût jamais rencontré dans l'histoire.

Malgré la variété des idées et des tendances qui s'y rencontraient, le cabinet de 1830 était, à cet égard, unanime et parfaitement d'accord avec le Roi, dont la conviction et la résolution eussent, au besoin, affermi celles de ses conseillers. Dans l'abondance un peu pré-

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cipitée de sa conversation, le roi Louis-Philippe ne pré- sentait pas toujours ses idées sous la forme la plus pro- pre à persuader; il en était si vivement préoccupé que souvent il ne choisissait ou ne mesurait pas bien ses termes, et n'en pressentait pas exactement l'effet sur ses auditeurs. Mais il tenait au fond de sa pensée avec une infatigable persévérance, et il reprenait, sans jamais se rebuter, son travail auprès des hommes don^ le concours lui était nécessaire pour le succès. Son premier choix diplomatique, l'envoi de M. de Tal- leyrand comme ambassadeur à Londres, fit sur-le* champ entrevoir aux esprits intelligents combien ses vues, en fait de politique extérieure, étaient arrêtées,, justes et sagaces.

On a dit que le Roi seul avait fait ce choix, et qu'il l'avait imposé à ses ministres. 11 n'en est rien; jamais peut-être il ne prit plus de soin pour s'assurer leur ad- hésion; il discuta, d'avance et en particulier, avec la plupart d'entré^ eux, ses motifs et leurs objections. Je ne sais ce que lui dirent, dans ces entretiens confiden- tiels, ceux qui n'approuvaient pas ou ne voulaient pas avoir l'air d'approuver cette nomination, ni ce qu'ils en purent dire plus tard à d'autres qu'au Roi. Mais quand elle fut proposée dans le Conseil, quelques-uns exprimèrent à peine quelques doutes, plutôt, je crois, par précaution personnelle que par réelle opposition; personne ne contesta sérieusement. Pour mon compte, j'étais convaincu de la convenance du choix.

M. de Talleyrand avait, comme négociateur, deux

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qualités précieuses et rares. Il savait à merveille démê- ler, dans la situation du gouvernement qu'il servait, le fait dominant à faire valoir, le but essentiel à i»oursui- vre, et il s'y attachait exclusivement, dédaignant et sa- crifiant, avec une insouciance à la fois calculée et natu- relle, toutes les questions, même graves, qui auraient pu l'affaiblir dans la position à laquelle il tenait, ou le détourner du point qu'il voulait atteindre. Il excellait dans l'art de plaire, et de plaire sans s'abaisser, singulièrement soigneux, par tous les moyens, pour toutes les personnes dont il avait besoin, grands ou petits, et en même temps gardant toujours avec elles ses liabitudes et ses libertés de grand seigneur, ce qui donnait, à ses flatteries comme à ses services, bien plus de charme et de prix. Quoique les circonstances fus- sent très-différentes, il y avait, entre ce qu'il avait fait à Vienne en 1814 et ce qu'il avait à faire à Londres en 4830, une certaine analogie. En 1830 aussi, et bien plus difficilement, il fallait remettre le gouvernement fran- çais en rapports confiants, et, au besoin, en action com- mune avec les grands gouvernements européens. C'é- tait peu qu'ils vécussent en paix avec lui , il fallait qu'ils acceptassent, non-seulement son existence, mais son influence, et par son influence, les changements que jetait dans l'ordre européen son avènement. Le parti révolutionnaire a chez nous un vif et patriotique senti- ment de la grandeur nationale; mais il ne garde dans ce sentiment ni justice, ni mesure, et il ne sait lui don- ner satisfaction que par la violence. Et pour ce parti.

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la violence n'est pas seulement la guerre entre les États; c'est la guerre portant au sein des États les révolutions, c'est-à-dire la force employée non-seulement à vain- cre, mais à bouleverser. A ce prix, la grandeur même de la patrie n'est ni légitime, ni longtemps possible; les succès réels et durables veulent aujourd'hui plus de bon sens et de moralité. Le gouvernement du roi Louis» Philippe s'imposa, dès le premier jour, une tâcbe plus salutaire comme plus pure; il voulut maintenir la paix, et grandir la France en Europe, au sein de la paix. En donnant à l'ordre européen son appui, il entreprit de concilier à la politique française l'aveu tacite, quelque- fois même le concours européen. Des rapports intimes et confiants avec l'Angleterre étaient indispensables pour une telle œuvre ; car en même temps que l'Angleterre aussi voulait fortement, comme nous, le maintien de la paix, elle seule pouvait et voulait, dans les difficiles questions que soulevait autour de nous la Révolution de Juillet , unir son action à la nôtre avec une sérieuse sympathie. Ce fut là, à Londres,» la mis- sion du prince de Talleyrand; et au milieu des repré- sentants de la vieille Europe jalouse et inquiète, il était l'iiomme le plus propre à y réussir, car il y fallait précisément et il y portait un mélange d'intelligence, libérale et d'habitudes aristocratiques, d'immobilité et de hardiesse, de patience froide et de tact rapide, et l'art de ménager et d'attendre avec une certaine hauteur. Huit jours après cette nomination ', le Roi m'écri-

1 Le 13 septembre 1830.

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vait : « Je viens de lire les papiers anglais qui sont tous, de toutes les nuances, en approbation du choix de Tal- leyrand. Ils regardent l'opposition de nos gazettes sur ce point comme le résultat de l'exagération de ce qu'ils appellent Vullra-llhéralisme; et le plain good sensé de John Bull apprécie cette nomination comme ce qu'il y avait de plus sage et de plus heureux pour les deux pays. C'est aussi cette conviction qui m'y a déterminé; c'est le sentiment de mon devoir comme chef de ma nation. Je ne me suis trompé que dans l'espoir que notre public serait plus judicieux que je ne l'ai trouvé. 11 finira par me rendre justice sur ce point, comme il Ta déjà fait sur bien d'autres il m'avait méconnu. » Je ne trouve pas que, même aujourd'hui, les bons esprits eux-mêmes aient encore rendu à la politique, non-seulement de la France, mais de l'Europe, à cette époque, une suffisante justice. Les gouvernements étrangers firent preuve alors d'une modération, et le gouvernement français d'une loyauté, très-bien enten- dues sans doute et très-opportunes, mais Irès-rares dans l'histoire. De la part des premiers, point de mauvais orgueil, point de mesquine jalousie; ils reconnurent sans hésitation des nécessités qui leur déplaisaient, et acceptèrent franchement ce qu'ils ne croyaient pas de- voir ouvertement combattre, subordonnant ainsi leur passion à leur raison et leurs goûts personnels au droit public et au bien des peuples. Le gouvernement fran- çais à son tour ne joua point de double jeu, ne garda point de faible ou perfide ménagement; il n'essaya

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point de rester en équilibre entre Tordre et le désordre, entre l'esprit de conservation et l'esprit de révolation, ni d'obtenir tour à tour, auprès des partis divers, des faveurs contraires; il choisit résolument, et une fois pour toutes, sa place et son drapeau. De part et d'autre, la politique fut sensée, conséquente et sincère. Les peu- ples sont grandement intéressés à donner dans leur estime, à cette politique, le rang auquel elle a droit.

Elle eut, dès l'origine, dans les délibérations du Con- seil, ma complète adhésion. Je la jugeais seule propre à nous mettre en état de fonder chez nous un gouver- nement libre, et à répandre au dehors l'influence fran- çaise, au profit de la civilisation européenne. J'eus biantôt, comme ministre de l'intérieur, et dans des circonstances délicates, à lui prêter mon actif con- cours.

Trois États parmi nos voisins, la Belgique, le Pié- mont et l'Espagne, étaient ou déjà envahis, ou menacés par le mouvement de la révolution. La Belgique avait porté hardiment les premiers coups et rompu ses hens avec la Hollande. Les réfugiés que les secousses révolu- tionnaires du Piémont et de l'Espagne avaient jetés en France s'agitaient pour rentrer dans leur patrie, et pour y reprendre leurs attaques contre les régimes qui y dominaient.

Ces diverses entreprises des étrangers trouvaient en France des appuis très-divers. Quant à la Belgique, ce n'était pas pour la soutenir dans son élan vers l'indé- pendance, mais pour la conquérir de nouveau que nos

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meneurs ardents s'agitaient. L'esprit impérial et l'esprit révolutionnaire s'unissaient dans ce dessein. On en- voyait à Bruxelles des émissaires chargés de s'entendre avec les partisans de la réunion à la France. La Société des Amis du peuple recrutait un bataillon de volon- taires qui devaient se porter en Belgique pour y secon- der un mouvement français. M. Mauguin et le général Lamarque élaient à la tète de ce travail, auquel les purs libéraux, M. de La Fayette entre autres, demeuraient étrangers. Pour ceux-ci, contents de l'indépendance de la Belgique et prêts à la soutenir au besoin, c'était sur- tout aux réfugiés piémontais et espagnols qu'ils vou- laient porter secours ; il s'agissait, non de conquêtes à faire, mais de gouvernements à renverser ou à con- traindre, dans l'intérêt de la liberté.

Sur ces diverses questions, nous étions nous aussi, le roi Louis-Philippe et ses conseillers de 1830, dans des situations très-diverses.

Quant à la Belgique, notre politique était simple et très-arrêtée ; nous étions résolus à la soutenir dans son indépendance et à n'y prétendre rien de plus. Point de réunion territoriale, point de prince français sur le trône belge. La France avait un grand et pressant intérêt de dignité comme de sûreté à satisfaire, la sub- stitution d'un État neutre et inoffensif à ce royaume des Pays-Bas qui, en 1814, avait élé fondé contre elle. Notre renoncement à toute autre ambition était à ce prix; et au prix de ce renoncement nous nous assu- rions la bonne entente et l'action commune avec l'An-

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gleterre dans presque toutes les affaires de l'Europe. Il eût fallu aussi peu d'intelligence que de courage pour hésiter à prendre cette position. Le roi Louis-Philippe, s'en entretenant un jour avec moi, m'en signala un autre avantage d'un ordre encore plus élevé, car il était plus général et plus permanent : « Les Pays-Bas, me dit- il, ont toujours été la pierre d'achoppement de la paix en Europe; aucune des grandes puissances ne peut, sans inquiétude et jalousie, les voir aux mains d'une autre. Qu'ils soient, du consentement général, un État indé- pendant et neutre, cet État. deviendra la clef de voûte de l'ordre européen. » C'était peut-être se promettre beaucoup de l'avenir ; il y a de l'orgueil et de la chi- mère dans les plus sages combinaisons humaines; celle-ci du moins provenait d'une grande idée en même temps que d'une politique prudente. De concert avec M. Mole, je pris des mesures pour déjouer les me- nées contraires; je fis publier partout qu'elles étaient désavouées par le gouvernement français; des Belges considérables, venus à Paris pour connaître? sûrement ses intentions, reçurent la déclaration formelle qu'ils ne devaient compter ni sur la réunion de leur pays à la France, ni sur un fils du Boi pour leur trône. Les volon- taires destinés à provoquer un mouvement en Belgique s'étaient promis qu'ils recevraient des fusils chez un négociant de Valenciennes; il lui fut interdit de les leur livrer. Il n'y a point de politique plus compromettante comme plus déloyale que celle qui, pour échapper aux difficultés du moment, laisse les peuples ou les partis

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s'engager dans des Yoies elle est décidée à ne pas les suivre. Nous ne négligeâmes rien pour que, ni en Bel- gique, ni en France, ce reproche ne pût nous être adressé.

Nous n'eûmes, dans ces premiers temps, avec le Piémont, point d'embarras sérieux. Les réfugiés ita- liens ne formaient encore vers cette frontière point de forts groupes , militaires ni populaires. J'a- vais alors à Lyon et à Grenoble deux préfets ca- pables et sûrs, M. Paulze d'Yvoi et M. de Gasparin, attentifs aux moindres symptômes. Ils m'avertirent qu'à Bourgoing, dans une réunion de gardes natio- naux, quelques esprits ardents, qui avaient à Turin et à Chambéry des relations excitantes, avaient annoncé l'intention de proposer une Adresse au Roi pour pro- voquer le renvoi d'un ministère qui ne savait pas propager la liberté dans les pays les plus disposés à l'accueillir; mais l'annonce fut si mal reçue que la proposition ne fut pas même développée jusqu'au bout. Aucun rassemblement, aucun mouvement sur cette frontière, plus tard si troublée, n'inquiéta, à cette époque, la cour de Turin, et nos rapports avec elle furent, sinon confiants, du moins réguliers et tran- quilles.

Avec l'Espagne notre situation était plus compliquée et. plus difficile. Les réfugiés espagnols abondaient en France, chefs politiques et militaires, importants dans les diverses nuances du parti libéral, Martinez de la Rosa, Isturiz, Toreno, Calatrava, Mendizabal, Mina,

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Valdez, etc Ils entretenaient dans leur patrie d'ac- tivés correspondances et y comptaient de nombreux adhérents. Plusieurs accouraient d'Espagne pour se concerter avec eux et faire éclater un mouvement de- puis longtemps préparé. Us avaient à Paris des patrons aussi zélés que considérables. M. de La Fayette, sans méconnaître al)Solument les exigences de sa situation officielle, continuait de conspirer pour eux et avec eux : « Jusqu'à notre dernière révolution, leur écrivait-il ', j'étais libre de tous mes mouvements. Aujourd'hui, ma situation est différente; je me suis lié intimement au nouveau gouvernement français ; il adopte le système de non-intervention, ne donnant pas plus la sienne qu'il ne souffrira celle des étrangers contre nos voisins. C'est un gouvernement loyal, et le Roi ne veut pas faire sous main ce qu'il déclarerait n'avoir pas fait. Nos vœux communs sont pour la liberté générale, mais il ne veut pas y contribuer par une diplomatie mensongère. Telle a été la résolution du Roi et de son Conseil. La mienne n'a pas été la même; quels que soient mes li'ens avec le gouvernement nouveau, il ne peut disposer ni de mes prévoyances, ni de mes sympathies," et nos conversa- tions, bien antérieures à la grande semaine, ne peuvent changer ni de nature ni d'objet. Cependant je dois garder certaines mesures; car d'après mes rai)ports né- cessaires avec le Roi des Français et le commandement qu'il m'a confié, je cours le risipic des reproches de mon

1 Les 4 et 12 octobre 1830. {Mcmoires du général La Fayette, t. VI, p. 441, 44C.)

MON MINISTÈRE DK L'INTÉRIEUR (1830). 05

])ays si je donne trop de prise à ceux des puissances élrcin- gères. » A ])ropos de l'Espagne, les reproches étaient, de la part de la France, peu à redouter, car le pu- blic français ne i)ortait à Ferdinand VII ni estime, ni intérêt; on 1 avait yu sans courage dans la lutte, sans dignité dans les revers et avec ses vainqueurs, sans foi et sans pitié dans le succès et envers les vaincus; il pas- sait même pour plus incai)able et i)liis détesté de sou peuple qu'il ne l'était effectivement. C'était la disposi- tion générale de trouver la révolte contre lui naturelle, et de ne s'en point inquiéter, -ui pour lui, ni pour l'ordre européen. De toutes les rigueurs de l'opinion publique envers les souverains, celles qui portent sur leur carac- tère personnel sont pour eux les plus dangereuses; et de nos jours, malgré la faiblesse de nos moeurs, il y a une part de considération dont le pouvoir ne saurait longtemps se passer.

Envers la France et h' roi Louis-Philippe, Ferdi- nand VII s'était mis d'ailleurs dans une position fausse et peu loyale. Sans refuser expressément de reconnaî- tre le gouvernement de Juillet, il ajournait l'acte de la reconnaissance *, et en attendant il continuait de traiter l'ambassadeur de Charles X, le vicomte de Saint- Priest, comme le véritable ambassadeur français. Les légitimistes se rassemblaient et préparaient librement.

' Les lettres du roi d'Espagne , qui accréditaient le comte d'Ofalia comme son ambassadeur auprès du roi Louis-Philippe, ne portent (£ue la date du 25 septembre 1830, et elles ne furent présentées par M. d'Ofalia que le 23 octobre suivant.

9G CHAPITRE X.

sur la frontière espagnole, leurs plans de soulèvement dans nos départements du midi; le maréchal Bourmont devait, disait-on, se mettre à la tète ; on annonçait la prochaine arrivée de madame la duchesse de Berry en Espagne; et le ministre faVori de Ferdinand VII, M. Ca- lomarde, donnait de l'autorité à ces bruits et de la gra- vité à ces menées en adressant, aux magistrats et aux évêques de la Péninsule, une circulaire amèrement hostile pour la France et son nouveau gouverne- ment.

En présence de ces faits et pour obhger la cour de Madrid à y mettre un terme en lui en faisant sentir le péril, nous résolûmes de n'apporter, de notre côté, aux préparatifs des réfugiés espagnols aucun obstacle; nous ne les encourageâmes point dans leurs desseins; nous ne prîmes envers eux aucun engagement; le Roi se re- fusa expressément à leurs ouvertures pour le mariage de son fils, le duc de Nemours, avec la jeune reine de Portugal, Doua Maria, et pour l'union de toute la pénin- sule sous le même sceptre. Mais nous laissâmes un libre cours à leurs espérances, à leurs réunions, à leurs ten- tatives d'emprunt, à leurs approvisionnements d'armes et de munitions, et nous leur donnâmes des passe-ports pour la frontière d'Espagne, en accordant aux plus dénués d'entre eux les secours de route usités en fa- veur des voyageurs indigents. Nous ne voulions ni les tromper par des promesses ou des actes qui nous au- raient liés à leur cause, ni les empêcher de faire pour son succès ce qu'ils pouvaient faire par eux-mêmes ou

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par leurs amis, et ce que le gouYernement espa- gnol, sur son territoire, laissait faire contre nous. Cette menace défensive eut son plein effet : le gou- vernement espagnol prit l'alarme, et en même temps qu'il se préparait à repousser l'invasion des réfugiés, il s'enipressa de nous promettre sur sa frontière l'obser- vation de toutes les règles du droit des gens entre États qui vivent en paix, si nous voulions lui donner, de notre part, la même sécurité. C'était notre désir comme notre devoir de rester ou de rentrer partout dans les rapports réguliers et loyaux des souverains et des na- tions. La mauvaise issue des tentatives armées des ré- fugiés espagnols, pour susciter dans leur patrie une insurrection, nous en fournit bientôt l'occasion na- turelle. Battus et poursuivis par les troupes royales, Mina, Valdez et leurs compagnons n'eurent d'autre res- source que de se rejeter sur notre territoire, leur con- stant refuge. Ils y furent reçus dans des termes que je puis dire honorables et pour le pouvoir qui tenait un tel langage, et pour les malheureux proscrits à qui il l'adressait. J'écrivis à nos préfets sur la frontière d'Es- pagne : « J'approuve pleinement votre conduite envers les réfugiés espagnols qui sont r.entrés sur notre terri- toire. Vous les avez engagés à s'éloigner de la frontière, et vous avez pris soin d'éviter envers eux toute mesure coercitive et dure. C'est bien ce que vous imposaient d'une part le droit des gens, de l'autre le respect au malheur. La France est et désire rester en paix avec ses voisins, et notamment avec l'Espagne. Une exacte et

T. TI. 7.

98 CHAPITRE X.

sincère neutralité en est la conditian. Vous l'avez ob- servée. Mais en même temps il est naturel, il est juste de témoigner à de malheureux proscrits l'estime qu'in- spire leur courage et la symi>atliie que commande leur infortune. J'ai mis sous les yeux du Roi, dans son Con- seil, la lettre qu'ils lui ont adressée et que vous m'avez ifait passer. Sa Majesté a résolu de prendre les mesures nécessaires pour leur assurer, dans l'intérieur de la France, une hospitalité tranquille et les secours dont ils ont besoin. Les départements ils devront habiter se- ront désignés, et ils y recevront, eux et leurs familles, ce qu'aura réglé la bienveillance royale, à charge seule- ment de ne pas s'en éloigner sans l'aveu de l'autorité. Informez-les, Monsieur le préfet, de cette résolution qui sera incessamment exécutée. Le Roi désire que sa pro- tection non-seulement les soulage, mais les console autant qu'il est en son pouvoir, et je m'estime heureux d'être chargé de leur en transmettre l'assurance. »

« Je n'admire point, dit Pascal, l'excès d'une vertu, par exemple de la valeur, si je ne vois en même temps l'excès de la vertu opposée, comme en Épaminondas qui avait l'extrême valeur et l'extrême bénignité, » Ce serait troj) exiger des gouvernements que de prétendre qu'ils unissent au même degré, connue Épaminondas, les mérites contraires; mais c'est, aujourd'hui plus que jamais, leur mission et leur nécessité d'être à la fois arrêtés et larges, fermes et doux dans leurs actes comme dans leurs vues, et de savoir rendre également justice et porter sympathie aux intérêts et aux sentiments

MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (183u). 09

divers qui se disputent Feinpire dans Tàme et la société des hommes.

Je n'ai encore touché qu'aux moindres des difficultés avec lesquelles le gouvernement nouveau, et moi en particulier comme ministre de l'intérieur, nous étions alors aux prises. Ce n'était ni dans l'administration in- térieure, ni dans les affaires étrangères que se rencon- traient les plus graves. C'était dans les Chambres qu'elles venaient toutes aboutir et éclater, car c'était que les partisans légaux du régime naissant engageaient déjà leurs luttes intestines, et que les révolutionnaires du dehors cherchaient et trouvaient de l'écho et de lajjpui.

Ni l'une ni l'autre des deux Chambres ne possédaient alors toute leur force naturelle et nécessaire; elles étaient sorties, l'une et l'autre, de la Révolution, nuiti- lées et alïàiblies. Dans la Chambre des députés, sur 406 membres, 5^ légitimistes avaient donné leur dé- mission, et 18 élections avaient été annulées pour cause d'irrégularité ou de violence. LaCliambre des pairs siégeaient, ta veille de la Révolution, 364 membres, n'en comptait plus que 189 le lendemain; 175 avaient été écartés, les uns par l'élimination prononcée, dans la révision de la Charte, contre tous les pairs nommés sous le règne de Charles X, les autres par leur dt'îmis- sion volontaire ou leur refus de serment au régime nouveau. C'était avec l'aide de pouvoirs ainsi ébranlés eux-mêmes (^ue nous avions à fonder un gouverne- ment.

Dans l'espoir de prolonger et d'exploiter cet ébranle-

100 CHAPITRE X.

ment, les fauteurs de révolutions demandaient la disso- lution immédiate de la Cliambre des députés et une élection générale, selon quelque mode électoral ou de tradition révolutionnaire, ou d'invention nouvelle et populaire. Nous repoussâmes cette politique d'illégalités et d'aventures indéfinies. Le nouveau Roi était sur son trône. Les deux Chambres qui avaient traité avec lui siégeaient autour de lui. C'était à elles, de concert avec lui, à mettre sur-le-diamp en praticjue le régime légal qui faisait leur contrat. Les lois de la nature sont de bons modèles. A ceux qui ont créé il appartient d'élever. Parmi les grandes fautes politiques commises de notre temps, la plus grande a été celle de l'Assemblée consti- tuante abandonnant à d'autres mains, en 1791, son œu- vre à peine ébauchée. Nous n'eûmes garde d'y retomber. La Chambre des députés resta au Palais-Bourbon pour soutenir et diriger, à ses premiers pas, le gouvernement dont elle avait consacré la naissance. Mais, en la con- servant, nous prîmes soin de la compléter et de la re- tremper. Trois lois lui furent immédiatement propo- sées : deux, pour faire remplir, par des élections nouvelles, tous les sièges vacants; la troisième, pour soumettre aux chances de la réélection les députés promus à des fonctions publiques. Les deux premières, tenant compte des vives réclamations qu'avait excitées le système électoral en. vigueur, apportaient à ce sys- tème des modifications provisoires, en annonçant la loi définitive sur laquelle la Chambre complétée aurait à statuer. La dernière, en instituant, pour assurer l'in-

MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (1830). 101

fluence du pays sur son gouvernement, une garantie depuis longtemps réclamée, soumettait à l'épreuve de l'opinion publique, dans trente-neuf collèges électo- raux, quarante et un des principaux agents du pouvoir nouveau. La présentation, la discussion et l'exécution de ces trois lois étaient de mon ressort. Elles rencon- trèrent dans les Chambres peu d'objections. En convo- quant les collèges appelés à faire les cent treize élections attendues, je pris soin de bien marquer l'attitude que le Gouvernement voulait y garder * ; et la Chambre des députés fut complétée avec un mouvement de faveur publique qui, en sanctionnant ce qu'elle avait déjà fait, lui promettait, pour ce qu'elle avait à faire, la force dont elle aurait besoin.

Nous ne pouvions, pour la Chambre des pairs, rien faire de semblable. Déjà mutilée dans sa composition, elle avait en perspective une mutilation encore plus grave; la question de l'hérédité de la pairie devait être débattue dans la session suivante ; et tel était, sur cette question, l'instinct dominant que, le 19 août 1830, lors- qu'on discuta dans la Chambre des députés le serment à prêter par les membres des deux Chambres, personne, au premier moment, ne songea à faire, entre les pairs et les députés, aucune distinction, et qu'on fut sur le point de déclarer les pairs qui refuseraient le serment démissionnaires pour leurs descendants comme pour eux-mêmes, et leur pairie absolument éteinte. M. Ber-

1 Pièces historiques, n" VI.

102 - CHAPITRE X.

ryeret M. de Martignac réclamèrent; M. Diipin recon- nut qu'il y avait un droit perpétuel que l'acte d'un usufruitier passager ne pouvait abolir. J'insistai pour qu'il fût bien établi que, si l'hérédité de la pairie devait être plus tard mise, en discussion, elle n'en était pas moins jusque-là l'état constitutionnel du pays comme le droit légal des familles; et un amendement, adopté sur ma proposition, décida en effet que le pair qui ré- fuserait de prêter le serment serait personnellement déchu de son siège, sans que rien fût préjugé par contre ses héritiers.

La Chambre des pairs dut au cabinet de 1830 une seule chose, le choix de son président. Les révolutions amènent, entre les noms propres, des rapprochements bizarres; ce fut M. Dupont de l'Eure qui contresigna, comme garde des sceaux, la nomination de M. Pasquier à ce grand poste. Elle fut, comme celle de M. deTalley- rand à l'ambassade de Londres, un de ces actes de clair- voyance et d'esprit politique que l'évidence et l'urgence de l'intérêt général arrachent, dans les preftiiers mo- ments d'une grande crise, aux préjugés et aux passions de parti. Malgré d'anciens dissentiments, dont chaque jour nous apprenait à tenir moins de compte, nous re- gardions, mes amis et moi, M. Pasquier comme l'homme le plus ][)ropre à diriger, à travers les difficiles épreuves qui l'attendaient, le corps important et compromis à la tête du(|uel il allait être placé. Il y était bien plus propre encore que nous ne l'avions présumé. Pendant dix-huit ans, il a honoré la Chambre et la Cour des pairs, autant

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qu'il s'est honoré lui-môme, par l'iiabileté, la dignité, l'équité, la fermeté prudente et le tact imperturbable qu'il a déployés en les présidant.

Les deux Chambres ainsi constituées, les travaux législatifs y abondèrent. Outre les trois projets de loi que je viens de rappeler, j'en présentai à la Chambre des députés six autres, les uns de circonstance, sur les récompenses nationales à accorder aux blessés et aux familles des morts dans la lutte de juillet, sur l'impor- tation des grains, sur des travaux publics urgents, etc.^ les autres d'institution, sur la garde nationale, soit sé- dentaire, soit mobile. J'avais chargé une grande com- mission, présidée par M. de La Fayette, de préparer ces deux derniers projets que, de toutes parts, on récla- mait avec ardeur. C'est le mérite et le péril de l'institu- tion des gardes nationales de susciter les espérances les plus diverses; leur prompte organisation donnait satisfaction aux esprits inquiets pour l'indépendance et la dignité extérieure du pays; les amis de l'ordre se promettaient d'y trouver une force pour le main- tenir, à défaut de l'armée, matériellement et mora- lement 'affaiblie ; les libéraux se flattaient que, grâce à cette force toujours disponible, une grande armée permanente ne serait plus nécessaire ; les démo- crates voyaient avec joie le peuple armé et mis ainsi en état d'intervenir dans les affaires publiques. Les mi- nistres de la guerre, de la justice et des finances pré- sentèrent en même temps, sur les questions qui ressor- ti ssaient à leurs départements, neuf projets de loi, les

104 CHAPITRE X.

lins indispensables pour les services publics, les autres depuis longtemps l'objet des instances parlementaires ou populaires. Et à côté de ces projets du gouverne- ment, préparés et présentés en moins de trois mois, vingt-deux propositions, émanées de l'initiative des Chambres elles-mêmes, sollicitèrent, sur l'administra- tion municipale, la législation pénale, le régime de la presse, le système des impôts, le mode d'examen du budget, etc., des réformes qui soulevaient les ques- tions les plus graves.

Au premier moment pourtant, et soit qu'elles vinssent du gouvernement ou des Chambres, ces propositions ne suscitèrent pas les vifs et longs débats qu'on en devait attendre. Quelques-unes, depuis longtemps réclamées, comme l'abolition de la loi du sacrilège et le rétablisse- ment du jury pour le jugement des délits de la presse^ furent admises presque sans contestation. D'autres, au contraire, parurent n'être, de la part de leurs auteurs, que des promesses acquittées ou des espérances ouvertes à leurs amis du dehors, sans grande impatience du résultat. M. Benjamin-Constant et M. Bavoux, par exem- ple, demandèrent, l'un la complète liberté de la profes- sion d'imprimeur, l'autre un abaissement considérable dans le cautionnement et le droit de timbre imposés aux journaux; mais ils n'insistèrent pas pour un exa- men immédiat. Beaucoup de propositions furent ainsi ajournées. 11 n'y avait encore dans les Chambres point d'opposition déclarée, organisée et irritée par de longs combats; nous venions de concourir tous à la même

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œuvre; sincèrement ou par convenance, nous n'y [)or- tjons la main qu'avec égard. Des dissentiments et des mécontentements se laissaient entrevoir; mais, sauf M. Mauguin et quelques déclamatcurs subalternes, les dissidents et les mécontents s'appliquaient à se contenir plutôt qu'ils ne s'empressaient d'éclater.

Le gouvernement, de son côté, n'avait garde de pro- voquer la lutte. J'étais, dans la Chambre des députés, son principal organe; et quoique, plus tard, on m'ait quelquefois taxé d'ardeur provoquante, je ne me sou- viens pas qu'alors on m'ait jamais adressé ce reproche, et je suis sûr que je ne le méritais nullement. Ma dispo- sition dans les débats était au contraire, à cette époque, contenue et réservée, par précaution d'orateur au moisis autant que par prudence de ministre. A vrai dire, je débutais à la tribune comme d'ans le gouvernement; j'étais, pour la première fois, en première ligne sur le champ de bataille et chargé de la responsabilité du pou- voir. L'habitude de la parole publique ne me manquait pas; je l'avais acquise à la Sorbonne; mais au Palais- Bourbon, un prompt instinct m'avertit que j'avais affaire à un théâtre et à un public tout différents. Comme le prédicateur dans l'église, le professeur parle, du haut de sa chaire, à des auditeurs modestes et dociles, réunis autour de lui par devoir ou par nécessité, qui ne songent pas à le contredire, admettent d'avance son autorité morale et sont disposés, pour peu que sa parole leiu' plaise, à lui porter confiance et respect. C'est un mono- logue en présence d'un auditoire favorable. L'orateur

106 CHAPITRE X.

politique, au contraire, a devant lui des adversaires qui s'apprêtent à le combattre, et des alliés qui ne lui don- neront leur appui que s'il leur assure la victoire. Il est en dialogue continu, d'une part avec des ennemis pas- sionnés, de l'autre avec des amis exigeants qui siègent comme des juges. Et ce n'est pas seulement à ses contradicteurs déclarés, à ses rivaux d'éloquence qu'il a affaire; il traite, en parlant, avec toute l'assemblée qui l'écoute et dont il faut qu'il entende et comprenne le silence. S'il ne démêle pas les mouvements rapides et confus qui s'y produisent, s'il ne lit pas les impressions sur les visages, s'il ne saisit pas, pour y répondre d'a- vance, les objections et les doutes qui traversent les esprits, il aura beau bien parler; sa parole sera tantôt n-oide et vaine, tantôt mal -comprise, mal interprétée et retournée contre lui. Un obscur mais réel échange de sentiments et d'idées, une conversation sympathique, soudaine et incessante, entre l'orateur et l'assemblée, c'est la condition comme la difficulté suprême de l'élo- quence politique ; sa puissance est à ce prix. Je ne me rendais pas compte, en 1830, de cette situation, de ses exigences et de ses périls, aussi clairement que je l'ai fait plus tard; mais j'en avais un vif pressentiment; et loin de m'abandonner à l'ardeur de ma passion ou à la liberté de ma pensée, je ne marchais qu'avec précau- tion dans celte difficile arène, content de suffire aux nécessités naturelles de la lutte, et ne cherchant nulle- ment à l'étendre ni à l'enflammer.

Ainsi la Chambre, livrée à elle-même, était et serait

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probablement restée longtemps peuoragense; mais l'o- rage grondait incessamment aiitonr d'elle. Pendant que nous délibérions assez tranquillement, je pourrais dire assez froidement, sur les questions à l'ordre du jour, les mouvements populaires, les attroupements tumul- tueux, lés fantaisies et les tentatives imprévues d'une multitude ardente et oisive se renouvelaient tous les jours au dehors. Des ouvriers se portaient en masse pour chasser les concurrents étrangers et pour détruire les macliinès qui leur enlevaient, disaient-ils, leur tra- vail; plusieurs ateliers furent bouleversés, et le 3 sep- tembre, le Journal des Débals ne put paraître. Des rassemblements analogues à ceux qui avaient voulu porter au Panthéon les bustes du général Foy et de M. Manuel se formèrent pour rendre au buste du ma- réchal Ney le même honneur. Un autre rassemblement, gravement passionné et solennellement annoncé d'a- vance, se réunit le 21 septembre sur la place de Grève, au même lieu et l'anniversaire du jour où, huit ans auparavant, les quatre sergents de la conspiration de La Rochelle, Bories et ses trois compagnons, avaient été exécutés; une estrade avait été élevée, un discours fut prononcé en hommage à leur mémoire, et le Panthéon fut promis, sinon à leurs images, du moins à leurs noms. En dehors de ces solennités sérieuses, suscitées par des desseins politiques ou des sentiments sincères, des promenades sans but comme sans frein, des chants et des cris de bravade ou d'amusement agitaient sans relâche les quartiers populeux, surtout les environs du

108 CHAPITRE X.

Palais-Royal, séjour du Roi et galerie du peuple; et dans les carrefours, au coin des rues Irès-fréquentées, des plaçai ds sans cesse renouvelés couvraient les murs, tristes ou menaçants, injurieux ou licencieux; et des curieux se groupaient à l'entour, empressés à les lire et s'en entretenant sur place, puis reportant dans leurs quartiers et dans leurs loyers les im})ressions qu'ils en recevaient.

Fâcheux pour la société dont ils retardaient le retour au repos et incommodes pour le pouvoir à qui les moyens de répression manquaient encore, ces désor- dres matériels n'auraient eu cependant rien de bien grave si, au delà et au-dessus des incidents de rue, d'autres désordres plus anciens et plus profonds n'a- vaient agité et égaré un grand nombre d'esprits. La Révolution de Juillet avait fait bien autre chose que renverser un trône et modifier une Charte; elle avait donné des prétentions et des espérances, non-seule- ment au parti politique qui voulait, pour le gouverne- ment de la France, une autre forme que la 'monarchie, mais à toutes les écoles, à toutes les sectes, à tous les groupes, ])lus ou moins bruyants ou obscurs, qui rê- vaient, pour la société française, une autre organisation que celle qu'elle a reçue de ses origines, de sa foi chrétienne et de ses quatorze siècles de vie. En dehors des républicains, et empressés les uns de s'en distin- guer, les autres de s'y réunir, les saint-simoniens, les fouriéristes, les socialistes, les communistes, très -di- vers de principes et très-inégaux en force comme en

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valeur intellectuelle, étaient tous en état d'effervescence ambitieuse. Les idées fondamentales de ces écoles n'é- taient pas plus neuves que sensées; le monde, depuis qu'il existe, a vu, dans toutes ses grandes crises, éclater les mêmes chimères, les mômes soulèvements de l'or- gueil humain contre l'ordre providentiel, les mêmes fausses notions sur la nature humaine et sur la part de l'homme dans le gouvernement de Ihumanité. Au mi- lieu d'une société fortement constituée et sous un gou- vernement bien établi, ces rêveries, qui couvent tou- jours sourdement, n'ont i)as grande importance; elles ne font jamais qu'un nombre assez restreint de recrues ou de dupes, et on peut les laisser végéter dans leur étroite sphère sans se préoccuper de leui's progrès. Mais au sein d'une nation démocratique, raisonneuse, har- die, et livrée depuis cinquante ans à toutes sortes d'am- bitions et d'expériences, tous ces petits groupes philo- sophiques, politiques, quelques-uns même affectant des airs semi-religieux, devenaient autant de petites puis- sances remuantes qui possédaient peu de force, mais répandaient beaucoup de venin. Les réformateurs ne prétendaient pas à s'emparer pleinement de la société française pour la reconstruire à leur gré; mais ils as- piraient à exercer sur ses institutions, sur ses lois, sur ses idées, sur ses maîtres, une large i)art d'influence, et ils apportaient tous leur contingent à la fermentation révolutionnaire qui bouillonnait autour du gouverne- ment qu'elle venait de se donner. Par une combinaison singulière se réunissaient

110 CHAPITRE X.

les traditions des temps les plus divers, cette fermenta- tion avait les foyers les plus propres à la recueillir et à la répandre. Les sociétés secrètes de la Restauration s'étaient transformées en clubs de la Révolution, unis- sant ainsi les restes d'une discipline silencieuse aux emportements de la parole déchaînée. Là, dans des réunions journalières et publiques, tous les événe- ments, toutes les questions, de principe ou de circon- stance, étaient ardemment discutés ; tous les desseins, toutes les espérances, tous les rêves se produisaient audacieusement; tout le gouvernement, la royauté, les Chambres, la magistrature, l'administration, étaient attaqués à outrance; on allait jusqu'à provoquer sans détour leur renversement. Des ouvriers, des jeunes gens, des passants entraient dans ces réimions comme dans un spectacle, .prenaient goût à cette licence arro- gante ; et autour des meneurs des anciennes associa- tions républicaines, bonapartistes, socialistes ou autres, se groupaient des forces populaires, prêtes à s'insurger contre les pouvoirs publics que, tous les jours, elles entendaient outrager et traiter en ennemis.

Les clubs, dans leur fougue subversive, oubhaient qu'ils étaient en i)résence, non pas seulement d'un pouvoir encore incertain et faiblC; mais d'un public libre et très-ému, en qui leur nom et leurs déclama- tions réveillaient les plus sinistres souvenirs. L'hu- meur et l'alarme se répandirent rapidement; dans l'intérieur des familles, dans les magasins des mar- chands, dans les couloirs des salles de spectacle, dans

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les corps de garde de la garde nationale, on s'entrete- nait de ces associations factieuses; on rappelait leurs excès d'autrelois; on se racontait leurs menaces de la veille contre les pouvoirs les plus populaires connue les plus augustes; on s'en prenait à elles des langueurs du commerce, des troubles des rues, de l'indiscipline des ouvriers. Les magistrats ne manquèrent pas à leur devoir : des affiches préparées dans le principal de ces clubs, la Société des Amis du peuple, et qui provo- (juaiept formellement le peuple à renverser la Chambre des députés, furent saisies et des poursuites entamées contre les meneurs de la réunion et le propriétaire du local elle tenait ses séances. Pendant que cette in- struction suivait son cours, une question déjà engagée sous la Restauration et étrangère, par son origine comme par son objet direct, aux événements du jour, était pendante devant la Cour de cassation; il s'agissait de savoir si des réunions purement religieuses, tenues par des protestants, étaient assujetties aux restrictions et aux conditions prescrites par les articles "291 et -294 du Code pénal *. M. Dupin, nommé naguère procureur

1 « Art. 291. Nulle association de plus de vingt peisonnes, dont le but sera de se réunir tous les jours, ou à certains jours marqués, pour s'occuper d'objets religieux, littéraires, poli- tiques ou autres, ne pourra se former qu'avec l'agrément du gouvernement, et sous les conditions qu'il plaira à l'autorité publique d'imposer à la société. »

« Art. 294. Tout individu qui, sans la permission de l'autorité municipale, aura accordé ou consenti l'usage de sa maison, en tout ou en partie, pour la réunion des membres d'une associa- tion, même autorisée, ou pour l'exercice d'un culte, sera puni d'une amende de 16 fr. à 200 fr. »

112 CHAPITRE X.

général^ proclama et réclama nettement les droits de la liberté religieuse. Mais on était dans l'un de ces accès d'agitation et de précipitation inquiète le danger général et actuel préoccupe seul les esprits, les faits les plus divers comme les notions les plus distinctes se confondent, et le public, dans son ardent égoïsme, veut être rassuré à tout prix. Selisible aux nécessités du gouvernement et dominée par la rigueur des textes lé- gaux, la Cour de cassation déclara que les articles 291 et 294 du Code pénal étaient en pleine vigueur et s'ap- pliquaient à toutes les réunions, quel qu'en fût l'objet. La liberté religieuse payait ainsi les frais de l'ordre politique. Encouragés par ces décisions des tribunaux, les citoyens tranquilles, les négociants, les chefs d'ate- lier, les habitants des quartiers se tenaient les clubs en demandèrent vivement la répression ; des voix s'éle- vèrent de toutes parts, taxant le pouvoir de faiblesse; et le 25 septembre, l'un des chefs les plus honorés de la garde nationale, le comte de Sussy, colonel de la xf légion, écrivait à l'un de ses amis qu'il savait en rap- ports fréquents avec moi : « Pour donner plus de force aux démarches que vous faites de votre côté, je vous dirai que tous mes collègues et moi avons prié M. Laf- fitte de faire connaître au Roi que toute la garde natio- nal demandait avec instance qu'on prît sans retard les mesures nécessaires pour mettre un terme à toutes ces réunions qui viennent troubler la tranquillité publique et arrêter les opérations commerciales. M. Laffilte nous a assuré (pie le gouvernement allait s'occuper efficace-

MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (1830;. 113

ment du vœu exprimé par tous les bons citoyens. Il est bon, je crois, que vous en informiez MM. de Broglie et Guizot. »

Je n'avais pas attendu cette information pour agir, dans la mesure et par les moyens qui me paraissaient adaptés à l'état des faits et des esprits. J'avais déjà en- tretenu le Conseil de quelques dispositions législatives qui avaient plutôt pour objet d'engager la question que de la résoudre, lorsque plusieurs députés de mes amis, entre autres, M. Benjamin Morel, grand négociant de Dunkerque, vinrent me dire qu'ils se croyaient en con- science obligés de signaler à la Cliam"bre tout le mal que faisaient et préparaient les clubs, et de presser le gouvernement d'y porter remède. Loin de les en dé- tourner, je les encourageai dans leur dessein, les assu- rant que le gouvernement ferait son devoir, comme ils voulaient faire le leur. Le surlendemain, en effet, pre- nant pour prétexte la détresse industrielle de son dé- partement, M. Benjamin Morel attaqua franchement les clubs et leur imputa la perturbation prolongée qui compromettait à la fois l'honneur du régime nouveau et la prospérité du pays. La Chambre l'écoutait en si- lence, embarrassée à la fois et favorable. Quelques voix s'élevèrent pour réclamer contre l'exagération de ces plaintes, au nom des principes de liberté que les associa- tions politiques pouvaient invoquer, dit-on, comme les individus isolés. Je pris sur-le-champ la parole, non sans quelque embarras à mon tour, soit à cause de la disposition de la Chambre, soit dans le fond même de

]14 CHAPITRE JL.

ma pensée. J'avais à ménager des esprits flottants, in- quiets des clubs, mais encore tout émus de leurs luttes libérales sous la Restauration, et je ne voulais ni abolir d'avance et en principe des libertés possibles dans l'a- venir pour mon pays, ni reconnaître aux libertés pré- sentes le droit de couvrir et de servir l'anarchie. Je tins le langage le plus efficace, je crois, comme le plus sin- cère; je ne proclamai aucune maxime absolue et irré- vocable; je laissai paraître, mes perplexités intérieures et les considérations diverses, les perspectives loin- taines dont je voulais tenir compte : « La France, dis- je, a fait une révolution ; mais elle n'a pas entendu se mettre dans un état révolutionnaire permanent. Les caractères saillants de l'état révolutionnaire, c'est que toutes choses soient incessamment mises en question, que les prétentions soient indéfinies, que des appels continuels soient faits à la force, à la violence. Ces carac- tères existent tous dans les sociétés populaires actuelles, dans l'action qu'elles exercent, dans l'impulsion qu'elles s'efforcent d'imprimer à la France. Ce n'est pas le mouvement, mais le désordre ; c'est la fermentation sans but et non le progrès. Nous avons conquis, dans les ([iiinze années qui viennent de s'écouler, plus de liber- tés qu'aucun pays n'en a jamais conquis en un siècle. Pourquoi? parce que la réforme a été lente, laborieuse, parce que nous avons été obligés à la prudence, à la patience, à la persévérance, à la mesure dans notre action. Ne sortons pas de cette voie. Je me hâte de le «hre; l'article 291 du Code pénal ne doit pas figurer

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éternellement, longtemps si vous voulez, dans la légis- lation d'un peuple libre ; le temps viendra où, n'étant plus motivé par Fétat de notre société, il disparaîtra de notre Code. Mais il existe aujourd'luii; c'est l'état légal de la France. Puisque le pouvoir est armé d'un moyen légal contre les dangers des sociétés populaires, non- seulement il ne doit pas l'abandonner, mais il doit s'en servir. Il la déjà fait, et il est décidé à le faire tant que l'exigeront le bon ordre dans le pays et le progrès ré- gulier de ses libertés. » Dans la mesure de ce langage, le vote de la Chambre me donna pleine approka- tion.

Le jour même oii ce débat avait lieu, la chambre des mises en accusation de la Cour royale de Paris renvoya les meneurs de la Société des Amis du peuple et le pro- priétaire du local de ses réunions devant le tribunal de police correctionnelle; et le soir, la Société elle-même, réunie en séance, vit sa salle envahie par un grand nombre d'habitants du quartier, la plupart gardes na- tionaux, qui sifflèrent ses orateurs, mirent fin à ses délibérations, et accompagnèrent ses mend)r(^s de leurs huées, à mesure qu'ils sortaient presque aussi effrayés qu'irrités de leur impopularité inattendue. Ils essayè- rent le surlendemain de se réunir de nouveau; mais la. salle était fermée; un peloton de garde nationale sta- tionnait devant la porte et en interdisait absolument l'entrée. Quatre jours après, le tribunal de police cor- rectionnelle condamna les prévenus à trois inois de prison, et prononça la dissolution du club, ([ui fut con-

116 CHAPITRE X.

traint de subir une seconde métamorphose et de rede- venir société secrète.

La Chambre, les tribunaux^, la garde nationale et le cabinet n'avaient fait , en étouffant de concert ces foyers d'anarchie subalterne, qu'un acte de bon sens évident et de facile courage. Mais par l'irritation qu'en ressentirent les vaincus et par la dissidence qui, sans éclater aussitôt, s'en éleva au sein du gouvernement, cet acte fut plus grave qu'en soi il ne méritait de l'être, et devint le point de départ de la lutte qui ne tarda pas à s'engager. A la Chambre, M. Dupin m'avait soutenu dans le débat; mais MM. de Tracy, Salverte, Benjamin- Constant, et non plus M. Mauguin seulement, m'avaient combattu, les uns par respect pour des maximes abso- lues, les autres par ménagement pour de violents et bruyants alliés. Dans le conseil, MM. de Broglie, Casi- mir Périer, Mole, Louis, Sébastiani m'approuvaient hautement; mais M. Dupont de l'Eure était triste et plein d'humeur, et sans sa confiante inconséquence, M. Laffitte eût été embarrassé. J'avais accepte un com- bat dans lequel mes collègues n'étaient pas tous décidés à me suivre. Aucun n'avait de goût pour les clubs ; mais si les uns s'empressaient, les autres hésitaient à rompre sans retour avec eux. Ce n'était plus, comme à propos de la constitution de la pairie dans la révision de la Charte, des idées et des intentions réellement di- verses qui se trouvaient en présence et aux prises; c'étaient des résolutions inégales qui ne pouvaient plus marcher du même pas dans la même route. La ques-

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tion se posait de jour en jour plus nettement entre la politique de résistance et la politique, non pas de mou- vement, mais de laisser-aller, entre l'autorité effective des pouvoirs constitutionnels et la patience, non pas complice, mais complaisante du gouvernement devant les impressions et les entraînements populaires. Évi- demment, à la première circonstance critique, et quoi- que les intentions définitives fussent, au fond, à peu près semblables, la diversité des caractères et des ten- dances devait amener la séparation.

Depuis les premiers jours de la révolution, cette circonstance se préparait : dans le gouvernement, dans les Chambres, dans le public, le procès des ministres de Charles X était l'objet de préoccupations très-diverses, mais générales et ardentes. J'étais, pour mon compte, résolu à faire les derniers efforts pour qu'après le com- bat nul sang ne vhit souiller la victoire. J'avais tra- vaillé, sous la Restauration, à abattre l'écliafaud politi- que; je me tenais pour engagé d'honneur à ce qu'il ne se relevât point. Il y a des occasions solennelles qu'un homme sérieux se doit à lui-même de saisir pour met- tre en pratique les vérités qu'il a tenu à honneur de proclamer, car l'inconséquence serait honteuse, et ré- vélerait autant de faiblesse d'esprit que de cœur. Plus je réfléchissais en 1830, plus je m'affermissais dans les convictions qui, en 18*2:2, m'avaient fait chaudement réclamer contre la peine de mort en matière politique. A propos des ministres qui avaient contresigné les vo- lontés de Charles X, comme à propos des conspirateurs

118 CHAPITRE X.

qui avaient tenté de renverser le trône de Louis XVIIl, j'étais certain qu'il n'y avait, ni dans leur âme la per- versité morale sans laquelle la peine de mort est une odieuse iniquité, ni dans leur condamnation sanglante l'utilité sociale qui doit s'ajouter à la perversité de l'ac- cusé pour que la peine de mort soit légitime. L'argu- ment (jue les défenseurs des ministres puisaient, en leur faveur, dans le renversement de l'ordre constitu- tionnel et l'expulsion du Roi lui-même, n'avait pas une valeur légale décisive; mais comme considération mo- rale, il était d'un grand poids; le châtiment le plus ri- goureux eût été, à coup sûr, plus nécessaire et plus é([uitablc contre les conseillers du Roi resté siu' le trône que contre ceux du Roi banni. Et quant aux consé- quences purement pratiques, il ne fallait pas une grande sagacité pour reconnaître que, loin d'apporter au gouvernement nouveau une sécurité de plus, le sang- répandu sur l'échafaud eût aggravé ses difficultés et ses périls, en donnant aux passions révolutionnaires ({ui l'assaillaient ces satisfactions fiévreuses et empoison- iiécs qui les irritent au lieu de les apaiser.

Tout le Conseil et le roi Louis-Philippe en tête de son Conseil, et presque tous les hommes considérables qui l'entouraient étaient de ce sentiment; mais nous étions en présence d'un sentiment contraire très-répandu et très-vif. Dans la population qui avait pris part à la résis- tance devenue la révolution, et dans la garde nationale dont cette population remplissait les rangs, les cœurs frémissaient encore delà colère ([n'avaient soulevée les

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ordonnances de Juillet, des périls qu'avait semés partout la lutte et des sacrifices douloureux qu'avait coûté la victoire. Le droit violé et le sang versé seraient-ils donc sans expiation? Il y a, dans la nature humaine, un fond de barbarie qui regarde la loi du talion comme la vraie justice, et ressent, dans l'attente des châtiments san- glants, une soif aveugle. Les meneurs révolutionnaires, les fauteurs de troubles à toute fin s'emparaient de ce sentiment populaire, et s'appliquaient à l'échauffer pour entretenir ou ranimer des sentiments plus violents en- core, compromettre le peuple par l'irritation des sou- venirs, et ressaisir ainsi quelque chance du pouvoir qui leur échappait. Et jusque dans les rangs élevés et parmi les honnêtes gens du parti vainqueur, les esprits étroits et roides ne manquaient pas qui, s'enfermanl dans une argumentation à la fois révolutionnaire et juridique, soutenaient la peine capitale comme la con- séquence nécessaire et juste de la grande violation du droit national qui avait rendu la révolution juste et né- cessaire.

Dès que la question s'éleva, ces deux sentiments et ces deux efforts éclatèrent et se déployèrent parallèle- ment. Le même jour M. Eusèbe Salverte déA^eloppa dans la Chambre des députés sa proposition pour la mise en accusation des ministres, M. de Tracy déposa sur le bureau la sienne pour l'abolition de la peine de mort: tous deux désintéressés et sincères; l'un, puri- tain philosophe, dur sans colère et froidement fana- tique ; l'autre, esprit et cœur généreux, toujours prêt à

120 CHAPITRE X.

se mettre en avant pour ce qu'il croyait le droit ou le bien de l'humanité, et s'étonnant toujours des difficul- tés qu'il rencontrait à faire partager sa conviction et accepter son dessein. Le même rapporteur, M. Béren- ger de la Drôme, fut chargé de rendre compte à la Chambre de l'une et de l'autre propositions, et il s'en ac- quitta avec la même convenance, en magistrat grave et modéré, attentif à être juste envers toutes les opinions, plus que jaloux de marquer fortement la sienne. Son rapport sur l'abolition de la peine de mort ne fut lu à la Chambre que treize jours après celui dont l'accusa- tion des ministres était l'objet; et dans cet intervalle, deux démarches inattendues vinrent appuyer avec éclat la proposition de M. de Tracy. Le 21 septembre, sur la place de Grève, au miheu de la solennité célébrée en mémoire des quatre sergents de La Rochelle, et comme sous la dictée de leurs ombres, une pétition fut signée pour l'abolition de la peine de mort; et deux jours après, les blessés des journées de juillet, encore ma- lades dans les hôpitaux, adressèrent à la Chambre des députés l'expression du même vœu. Le public fit, avec justice, honneur à M. de La Fayette de ces manifesta- tions généreuses. C'était pour lui une bonne fortune (juil s'empressait de saisir, que de pouvoir donner aux grands instincts de son àme une forme et une voix po- pulaires. Quand on commença à discuter sérieusement la proposition de M. de Tracy, rimpossibihté de l'adop- ter brus(iuemènt et complètement devint évidente; les magistrats, les miUtaires firent sentir le péril de bou-

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leverser et d'énerver à ce point la législation pénale, et la Chambre s'empressa d'accueillir un amendement de M. de Kératry, qui proposa de transformer la proposi- tion en une Adresse au Roi pour lui demander la pré- sentation d'un projet de loi tendant à abolir la peine de mort. dans certains cas déterminés, spécialement en matière politique. M. Dupont de l'Eure appuya l'amen- dement : « Pendant la prochaine prorogation des Cham- bres, dit-il, le gouvernement sera à même d'examiner celle grave question, et de vous proposer, lorsque la Chambre reprendra ses travaux, un projet de loi qui concilie tous les intérêts. Je déclare, comme garde des sceaux, que j'apporterai toute ma sollicitude pour rem- plir le vœu exprimé dans l'Adresse au Roi. » Ce même jour, à huit heures du soir, dans une séance spéciale, la commission qui avait été chargée de rédiger le pro- jet d'Adresse revint le présenter à la Chambre, qui l'a- dopta presque à runanimité, quoique après un long débat; et dès le lendemain, 9 octobre, le Roi entouré de ses ministres, ayant à sa droite M. le duc d'Orléans debout sur les marches du trône, reçut la députation chargée de lui présenter l'Adresse, et à la([uelle s'é- taient joints un grand nombre de membres : « Le vœu que vous y exprimez, répondit-il, était depuis bien longtemps dans mon cœur. Témoin, dans mes jeunes années, de l'épouvantable abus qui a été fait de la peine de mort en matière politique, et de tous les maux qui en sont résultés pour la France et pour l'humanité, j'en ai constamment et bien vivement désiré l'abolition.

122 CHAPITRE X.

Le souvenir de ce temps de désastre, et les sentiments douloureux qui m'oppriment quand j'y reporte ma pensée, vous sont un sûr j^arant de l'empressement que je vais mettre à vous taire présenter un projet de loi qui soit conforme à votre vœu . »

De la part de tout le monde. Roi, Chambres, minis- tres, l'engagement était formel et solennel, et réduit à des termes raisonnablement exécutables. Personne ne se méprenait sur son origine et sa portée ; il avait pour but évident de mettre la tête des ministres de Charles X à l'abri de l'échafaud les passions révolutionnaires et les ressentiments populaires voulaient les voir mon- ter. Quand le gant fut ainsi jeté, bien des gens com- mencèrent à dire que c'était une faute, qu'on avait eu tort d'engager la lutte publiquement et d'avance, que la proposition de M. de Tracy était inopportune, qu'elle poussait aux violences extrêmes ceux qui ne l'accep- taient pas, qu'il eût mieux valu se taire et laisser le procès arriver sans bruit devant la Cour des pairs qui le jugerait certainement avec une indépendante modé- ration. On tranchait, en tenant ce langage, une question plus générale et plus grande que celle de la conduite à tenir dans le procès des ministres; on donnait raison à la politique de laisser-aller contre la politique de résis- tance, et la politi(iue de résistance était destinée en effet à succomber bi(?ntôt devant ses adversaires. Mais la bonne politique a cette vertu que, même en succom- bant, elle garde une grande part d'efficacité : si nous n'avions pas énergiquement résisté aux i)assions et

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aux calculs qui demandaient du sang pour nourrir la Révolution, si nous n'avions pas élevé, contre l'applica- tion de la peine de mort en pareille circonstance, unt-* clameur forte et obstinée, l'esprit révolutionnaire se fût déployé à son aise et eût probablement accompli ce qu'il voulait. Mais tant et de si vives manifestations contre son dessein suscitèrent un sentiment public qui le frap[)a d'impuissance, même dans son triomphe; et s'il put renverser les ministres qui le combattaient hautement, il n'en trouva point qui, même en le mé- nageant, voulussent réellement le servir.

Dès que l'Adresse de la Chambre des députés eut été présentée et reçue avec tant d'empressement, les me- nées et les manifestations ennemies s'empressèrent à leur tour d'éclater. Depuis quelques jours déjà, de hon- teux symptômes annonçaient cette sinistre explosion. Des pamphlets, des articles de journaux, des placards répandaient contre le Roi déchu, sa famille, sa cour, ses amis connus, les plus grossières injures et les plus infâmes calonmies; on étalait Y Hisloire scandaleuse, po- litique, anccdolique el bigote de Charles X et les Amours secrètes des Bourbons; on affirmait que des poignards et des jjai'ils de poudre avaient été trouvés dans le palais de l'archevêque de Paris, et (jue la commission chargée de réparer les désastres causés par les journées de Juillet avait accordé à l'archevêque une indenniité de 200,000 fr. Les révolutionnaires excellent dans l'art d'avilir leurs adversaires pour irriter leurs instruments. Bientôt le feu des attaques se concentra sur les minis-

124 CHAPITRE X.

très accusés et sur les hommes qui réclamaient l'aboli- tion de la peine de mort; les mots Mort aux ministres/ étaient écrits partout dans les rues et jusque sur les murs de la prison du Luxembourg; les mêmes me- naces s'adressaient aux juges et aux accusés : « Les ennemis de notre révolution, disait-on, ont cru que, sur cette question, elle était prête à fléchir. Elle ne flé- chira pas. Un grand exemple doit être donné; il le

sera L'exil pour ces ministres criminels ! Gorgés

d'or, pleins d'insolence et de mépris pour les peuples, ils ne songent qu'à atteindre les cours despotiques ils seront reçus avec tous les honneurs dus à des ty- rans, où ils prépareraient de nouveaux complots liber- ticides. Mais un fleuve de sang les entoure; le peuple en armes en garde les bords. Ils ne le franchiront jamais. » Le 17 octobre, ce ne furent plus les pamplilcts et les placards seuls qui parlèrent; deux bandes d'hommes, de femmes et d'enfants, appartenant presque tous à cette population oisive, corrompue et turbulente qui vit au fond de Paris, ardente à saisir les occasions de porter SCS orgies à la surface, se promenèrent dans les rues et vinrent assaiUir le Palais-Royal des cris : Mort aux mi- nistres/ La télé de Polignac/ mêlant à leurs cris des pa- roles outrageantes contre le Roi et les Chambres. La garde dissipa les rassemblements, sans peine mais sans effet; ils reparurent le lendemain 18, vers midi, plus nombreux et portant un drapeau avec cette inscription : Désir du peuple : Mort aux ministres/ On arrêta quel- ques-uns des plus bruyants; mais les autres se répan-

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dirent dans les faubourgs, s'y recrutèrent largement, et dans la soirée, une foule pressée envahit tumultueuse- ment les cours, les galeries et le jardin du Palais-Royal, plus insultante et plus menaçante que jamais pour le roi Louis-Philippe comme pour les ministres de Charles X, pour la Chambre des députés comme pour la Chambre des pairs : cohue effrénée avec une idée fixe, prête à tout tenter contre les pouvoirs quelcon- ques qui se refuseraient à ses féroces injonctions. La garde parvint, après de longs efforts, à faire évacuer les cours du palais et à fermer les grilles; mais aussitôt un cri s'éleva au milieu de la place : A Vincennesf à Vin- cennes! Toutes les voix le répétèrent comme une espé- rance de victoire, et les flots de cette foule se précipi- tèrent dans la direction ce cri les appelait.

Après avoir, dans la journée, tenu conseil chez le Roi, nous étions réunis, à ce moment, chez le garde des sceaux, inquiets de l'état de Paris et embarras- sés les uns des autres; M. Dupont de l'Eure et ses amis portaient impatiemment le poids de notre impo- pularité, et nous celui de leur mollesse. Nous avions une de ces conversations vaines à l'aide desquelles on consume le temps qu'on ne sait comment employer, quand le général Fabvier entra et nous annonça que l'émeute, refoulée hors du Palais-Royal, se disposait à se porter sur Vincennes avec les intentions et les dé- monstrations les plus menaçantes. Il fallait absolument prendre un parti; nous en prîmes deux. J'insistai pour une prompte répression ; on réclama une concession

126 CHAPITRE X.

au sentiment populaire. J'écrivis à l'instant, sur la table du Conseil, au général Pajol, commandant de la division militaire :

« Général, le Conseil vient d'apprendre, par M. le général Fabvier, qu'un certain nombre d'hommes tur- bulents ont résolu ce soir de se porter demain sur Vin- cennes, sous prétexte de s'assurer que les prisonniers s'y trouvent encore, mais probablement avec le dessein de se porter contre eux à quelque violence. Il me charge de vous inviter à prendre toutes les mesures nécessaires pour mettre en sûreté le château de Vin- cennes, et à dissiper tous les rassemblements qui pren- draient cette direction. Il n'est })as moins important d'aviser aux moyens de faire cesser aussi, par la pré- sence de la garde nationale, tous les rassemblements qui se forment dans Paris depuis quelques jours. Le Conseil est plein de confiance dans la sagesse des dispo- sitions que vous prendrez pour rétablir le calme dans la capitale et veiller à la sûreté des citoyens, si grave- ment compromise. »

Cette lettre partie et séance tenante, je rédigeai ))our le Monileur, oii il parut en effet le lendemain matin, un article qui, au milieu de fermes déclarations contre les fauteurs d(;s troubles, contenait cette phrase : « Dans la circonstance même qui y donne lieu, aucun prétexte ne les autorise. Le gouvernement, qui pense que l'abo- htion universelle et immédiate de la peine de mort n'est pas possible, pense aussi, après un examen attentif, que pour la restreindre, dans notre Code, aux seuls cas

MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (1830). 127

sa nécessité la rend légitime, il faut du temps et un lung travail. » C'était ajourner ijidéfmiment, ou du moins bien au delà du procès des ministres, le projet de loi que la Chambre des députés avait instamment réclamé par son Adresse, et dont M. Dupont de l'Eure, comme le Roi, lui avaient promis la prochaine présentation. Après avoir adopté ces deux mesures, l'une pour répri- mer l'émeute^ l'autre pour lui complaire, le Conseil se sépara ,

Deux heures à peine écoulées, le général Fabvier, qui commandait la place de Paris, reçut du général Dau- mesnil, gouverneur de Vincennes, ce laconique billet : « Mon général, un attroupement assez considérable s'est présenté devant la place que je commande, et s'est dissipé à mon approche. Je vous prie de m'envoyer de suite un ou deux bataillons de la garde nationale, » Vers onze heures du soir, en efîet, Témeute était arrivée de- vant Vincennes; réveillés ])ar ses vociférations, les pri- sonniers qui en étaient l'objet l'avaient vue, par leurs étroites fenêtres, à la luem^ des torches qu'elh; portait, s'amonceler devant le château et en réclamer l'entrée. Le général Damnesnil fit ouvrir la porte, et se présen- tant seul à la foule : « Que voulez -vous? Nous vou- lons les ministres. Vous ne les aurez pas; ils n'ap- partiennent qu'à la loi; je ferai sauter le magasin à poudre plutôt que de vous les livrer. » Après quelques minutes d'hésitation et de pourparlers, la foule frappée et intimidée reprit la route de Paris en criant : « Vive la Jambe de liois ! » et Vincennes rentra dans le repos.

1-28 CHAPITRE X.

Mais trois heures plus tard^ encore en pleine nuit, la même foule reparut autour du Palais -Royal, exhalant les mêmes exigences et les mêmes colères. Un seul poste de garde était resté, faible et mal informé de ce qui se passait. Les émeutiers criaient : « Le Roi! nous voulons voir le Roi! » Quelques-uns avaient déjà pé- nétré dans l'intérieur et montaient le grapd escalier, trouvant le palais du Roi plus facile à envahir que la prison des ministres de Charles X, lorsque quelques compagnies de gardes nationales, réunies à la liàte, accoururent sur la place, arrêtèrent les plus audacieux et dispersèrent enfin le rassemblement.

Le surlendemain, 20 octobre, le Moniteur était plein de félicitations mêlées de regrets, et d'exhoftations royales et populaires. Le 19, dès neuf heures du matin, le Roi, accompagné de M. le duc d'Orléans, de M. de La Fayette et du maréchal Gérard, était descendu dans la cour du Palais-Royal et avait adressé, à la garde natio- nale et à la troupe de ligne qui venaient de repousser l'émeute, des remerciements afTectueux et' de fermes conseils. M. de La Fayette, dans un ordre du jour à la garde nationale, s'était exprimé, sur les troubles de la veille, avec une effusion toujours confiante et cares- sante, ([uoique un peu triste, conjurant le peuple « de ne pas déchoir du haut rang la dernière révolution l'avait placé, et d'épargner cette douleur à un vieux serviteur de la cause populaire qui s'applau- dissait d'avoir assez vécu pour en voir enfin le pur et glorieux triomphe. » Le journal officiel s'empressait de

MON MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR (1830). 129

publier ces témoignages du retour à l'ordre et ces ap- pels à l'ordre futur la sagesse et riionnêteté patrioti- ques se répandaient avec plus d'abandon que d'autorité. Une pièce man(iuait au Moniteur de ce jour, la procla- mation adressée la veille par M. Odilon-Barrot, comme préfet de la Seine, à ses concitoyens. Plus explicite et plus vive qu'aucune autre contre les violences qui avaient menacé à la fois la sûreté des accusés et l'indé- pendance des juges, et empreinte d'une sincère émo- tion morale, cette proclamation contenait en même temps cette phrase : « Une démarche inopportune a pu faire supposer qu'il y avait concert pour interrompre le cours ordinaire de la justice à l'égard des anciens ministres. » C'était blâmer hautement et la Chambre qui avait voté l'Adresse sur la peine de mort, et le cabi- net et le Roi (jui non-seulement l'avaient, l'un soute- nue, l'autre accueillie, mais qui lui avaient promis une prompte satisfaction. Le gouvernement qui avait ainsi parlé et agi ne pouvait, sans manquer complètement de conséquence et de dignité, donner, à ce langage de l'un de ses principaux agents, la moindre api)arence d'adhé- sion. La question de système et de cabinet qui fer- mentait depuis longtemps venait ainsi d'éclater : en attendant qu'elle fût résolue, je demandai que la pro- clamation du préfet de la Seine ne fût pas insérée dans le Monileur elle ne parut point en effet.

Parmi les hommes qu'il a été dans ma destinée d'avoir souvent pour adversaires, M. Odilon-Barrot est peut-être celui dont il m'est le plus facile de parler sans

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aucun embarras. J'ai, à son sujet;, une double convic- tion qui a survécu à toutes nos luttes et s'élève au-des- sus de tous nos dissentiments. Je suis persuadé qu'au fond nos vœux politiques sont les mêmes, et qu'il a toujours, comme moi, voulu, pour notre patrie, la monarchie constitutionnelle, rien de moins, rien de plus. Je pense en même temps que, dans l'idée qu'il s'est faite des conditions de cette monarchie et de la politique propre à la fonder, il a toujours été sincère et conduit par des vues de bien public, non par des intérêts personnels. On est à. l'aise pour dire ce qu'on pense quand on estime. En très-bons rapports sous la Restauration, nous ne tardâmes pourtant guère, en 1830, à difï'érer beaucoup, M. Odilon-Barrot et moi. Il appartient à l'école des poh tiques confiants, qui comp- tent surtout, pour l'accomplissement du bien qu'ils souhaitent, sur le concours spontané et éclairé des peuples. École généreuse qui a plus d'une fois bien servi l'humanité en se livrant pour elle aux plus hautes espérances, mais école imprévoyante et périlleuse qui oublie dans quelles limites et par quels freins l'humanité a besoin d'être contenue pour que ses bons instincts l'emportent sur ses mauvais penchants. Les politiques de cette école n'ont ni cette prudence méfiante que laisse une longue expérience des affaires, ni cette intel- ligence à la fois sévère et tendre de la nature humaine que donne la foi chrétienne; ils ne sont ni des prati- ciens éprouvés, ni de profonds moralistes; ils s'exposent souvent à briser la machine sociale faute d'en bien ap-

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précier les ressorts nécessaires^ et en même temi»s ils connaissent mal l'homme lui-même et ne savent pas l'aimer sans le flatter, M. Odilon-Barrot a cru le gouvernement constitutionnel plus facile et les hommes plus sages qu'ils ne le sont en effet ; il a trop attendu de la vertu des institutions libres pour éclairer la nation et des lumières de la nation pour pratiquer les insti- tutions libres. C'était le sentiment qui, dès 1830, dominait dans sa conduite et dans ses paroles; ce fut aussi la vraie cause de notre séparation et de nos premiers combats. Il n'avait point recherché le poste important qu'il occupait; il m'écrivait les 12 et 15 août, pendant qu'il accompagnait Charles X à Cherbourg : « Je hs dans les journaux la nouvelle de ma nomina- tion à la préfecture de la Seine; tout le monde m'en fait comphmeut, et je n'ai rien reçu d'officiel, ni même de confidentiel de votre part. Je me rattache très-cor- dialement au gouvernement actuel, et je ne demande pas mieux que de me vouer entièrement à sa défense, parce que j'y vois la consécration de tous mes prin- cipes et cette alliance tant désirée par moi du pouvoir et de la liberté ; mais encore faut-il employer les hom- mes selon leur plus grande aptitude, et la carrière administrative est bien nouvelle pour moi; je suis effraye des difficultés qu'offre le poste que vous m'as- signez. » M. Odilon-Barrot n'était pas assez effrayé, non pour lui-même, mais pour nous tous, pour le gouver- nement et pour la France. Je n'ai jamais eu, comme ministre de l'intéridur, à me plaindre qu'il manquât.

132 CHAPITRE X.

avec moi, de franchise ; il m'a non-seulement toujours fait connaître son opinion et sa tendance, mais il essayait quelquefois de m'y ramener, et quand notre dissen- timent éclata, il m'offrit sur-le-champ sa démission. Il me trouvait trop soucieux, trop exigeant avec la Révolu- tion, avec le pays, avec mes collègues, avec lui-même ; à son avis, nous prétendions, mes amis et moi, à trop d'unité, de conséquence et de force propre dans le gou- vernement; il nous eût voulus plus accommodants pour les dispositions et les impressions publiques, plus en- chns à leur passer beaucoup et à nous promettre, de leur développement sans gêne, une heureuse issue. Je reprends les mots dont je me suis déjà servi, car ce senties seuls qui expriment bien ma pensée; c'était, au lendemain d'une révolution, la politique de laisser- aller en face de la politique de résistance.

Quoi qu'on pût penser de leurs mérites respectifs, les deux politiques ne pouvaient évidemment agir en- semble; elles se condamnaient l'une l'autre à_une in- conséquence et à une impuissance ridicules. Le gou- \ernement y perdait toute force comme toute dignité. Dans les Chambres, au lieu d'un progrès vers l'organi- sation et la discipline des partis, la confusion croissait de jour en jour; personne ne se formait soit à exercer régulièrement le pouvoir, soit à le rechercher par une opposition intelligente et légale. Hors des Chambres, le pubhc s'étonnait et s'alarmait de voir les afifaires aux mains d'une administration incohérente et que sa pro- pre anarchie rendait incapable de lutter efficacemeiii

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contre l'anarcliie publique. Les amis de M. Dupont de l'Eure et les miens se montraient également impatientés et mécontents. C'était le sentiment général du cabinet, et du Roi comme du cabinet, qu'il fallait mettre fin à cette situation. Nous étions bien résolus, le duc de Broglie et moi, à n'en pas accepter plus longtemps la responsabi- lité. Le procès des ministres de Charles X était, pour se séparer, une occasion non-seulement convenable, mais favorable, car la séparation atténuait, au lieu de l'ag- graver, le péril de cette crise attendue avec une anxiété générale. Nous savions que MM. Laffitte , Dupont de l'Eure et La Fayette portaient dans cette affaire le même sentiment que nous, et feraient, pour l'amener ta une bonne issue, tous leurs efforts. Dégagés de notre al- liance, ils étaient à la fois et plus obligés et plus capa- bles d'y réussir. De leur part, la résistance n'était pas suspecte. La perspective de celte difficile épreuve dé- termina MM. Casimir Périer, Mole, Louis et Dupin à se retirer, comme le duc de Broglie et moi. MM. Laffitte et Dupont de l'Eure, l'un comme ministre des finances et président du Conseil, l'autre toujours comme garde des sceaux, devinrent le drapeau du nouveau cabinet. Des partisans de la politique de résistance, le général Sébas- tiani seul continua d'y siéger, indifférent et flexible dans ses relations avec les personnes autant que décidé et per- sévérant, au fond, dans sa ligne de conduite. Peu lui im- portaient les alliances et les apparences; il voulait rester le conseiller intime du Roi, et en mesure de le servir selon les nécessités et à travers les variations des temps.

13 1 CHAPITRE X.

Nous sortîmes des affaires, le duc de Broglie et moi, avec un sentiment de délivrance presque joyeuse dont je garde encore un vif souvenir. Nous échappions au déplaisir de nos vains efforts et à la responsabilité des fautes que nous combattions sans les empêcher. Dans le public de Paris et même au sein des Chambres, notre retraite ne surprit point et n'inquiéta pas beaucoup. Nous avions plus lutté que réussi; nous nous étions fait quelque honneur en défendant l'ordre et le gouverne- ment régulier ; mais nous ne l'avions pas défendu avec assez de succès pour être considérés comme ses seuls et nécessaires représentants. On comptait sur nous dans l'avenir; nous étions dans le présent, même aux yeux d'une partie de nos amis, plus compromet- tants qu'efficaces. Loin de Paris, pour le public des départements, gomerné par des idées plus simples et moins mobiles, le changement de ministère parut un événement plus grave. Parmi les témoignages de l'opinion que je reçus à cette époque, je n'en^ .citerai qu'un seul, provenant à la vérité d'un homme inflni- ruent i)lus claii^voyant que la plupart des spectateurs ; M. Augustin Thierry m'écrivait d'Hyères, le 9 novem- bre 1830 : « C'est au milieu d'une fièvre intermittente dont les accès reviennent toujours malgré les remèdes, que j'ai ressenti toutes les transes du changement que les journaux m'annoncent aujourd'hui. C'étaient de véritables transes, car vous pouvez croire que j'ai souf- fert également comme ami et comme patriote. Votre en- trée dans un ministère (lui, succédant à une révolution.

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avait tant d'exigences à contenter, tant d'ambitions à satisfaire et à froisser, était une rude tâche; on le saura bientôt. En attendant, ce que vous avez fait depuis trois mois ne périra point, et l'administration du [)ays res- tera, quoi (ju'on fasse, dans le moule vous l'avez jetée. Ce sera un grand plaisir pour vos amis de voir le peu qu'auront obtenu en définitive ceux qui vous ont poursuivi et calomnié avec tant d'acharnement et de mauvaise foi. Cette presse parisienne, qui a tout sauvé dans la dernière crise, semble aujourd'hui n'avoir d'autre but que de tout perdre. Je n'y comprends rien, et j'étais loin de m'y attendre. Mais, grâce à vous et à vos amis politiques, l'ordre est organisé en France; nous sommes reconnus à l'étranger et en paix au de- dans; il ne tiendra pas à quelques écrivains brouillons de tout remettre en question, et le bon sens des pro- vinces fera justice, au besoin, de la turbulence de Paris. »

> Nous n'eûmes pas à attendre que le bon sens des provinces vînt faire justice; à peine nommé, le prési- dent du nouveau Conseil, M. Laffltte lui-même, s'en chargea.

CHAPITRE XI

LE PROCÈS DES MINISTRES DE CHARLES X ET LE SAC DE SAINT-GERMAIN-L'AUXERROIS.

Dissentiments dans le cabinet de M. Laffi(te. Mort et obsèques de M. Benjamin Constant.— Procès des ministres de Charles X. Mon discours contre l'application de la peine de mort. Attitude de la Cour des pairs. M. Sauzet et M. de Montalivet. Em barras de M. de La Fayette après le procès des ministres.

Prétentions et espérances